LIVRE XXII
de tous les, mondes, à la réserve de quelques serpents au col gonflé d'envie qui l'insultèrent de leurs sifflets. Notre La Fontaine a eu l'esprit de copier presque textuellement Merlin et de le ciler. Je crois pourtant que dansTœuvre de l'enchanteur Thomme paraissait un peu moins, et chaque être avait mieux gardé sa langue natale. Je le crois, ai -je dit; je n'en jurerais pas.
La saison ayant changé, Merlin inventa une foule d'autres œuvres. Quand la pensée de son père lui revenait subitement dans les jours sombres mêlés d'orage, il composait de vastes tragédies; et il les déclamait d'une voix sinistre qu'enflaient encore les échos du sépulcre. Les Français en ont pris quelques tirades ; mais ils ont laissé la plus grande partie et la plus pathétique, celle où la mort même semblait révéler ses secrets ; nul d'entre eux n'avant osé suivre Merlin dans ces abîmes. Et c'est en quoi ils eurent grand tort; car ils ne prirent, pour ainsi dire, dans la tragédie qu'une moitié de Merlin. C'est pourquoi elle paraît encore boiteuse aujourd'hui parmi eux, quelque effort .qu'ils aient fait naguère pour se réconcilier sur ce point avec l'enchanteur; tant il est vrai que vouloir le«corriger est la plus imprudente des vanités humaines.
Peut-être aussi qu'à cause de l'éloignement où il était des vivants, ne les entrevoyant plus qu'à travers des morts fastueuses, il outra un peu la vérité dans le tragique. Mais il ressaisit le naturel dans le comique jusqu'à se surpasser lui-même; ne pouvant d'ailleurs
souffrir que la vertu fût dupe. En même temps qu'il aimait les hommes, il en voyait mieux que personne au monde le parfait ridicule.
« Leurs ridicules, avait-il coutume de dire, sont si évidents, si criants, qu'il est impossible de. les oublier quand on les a vus une fois. »
Il s'amusait ainsi innocemment à contrefaire les vices des vivants, leur laideur grotesque, leurs hypocrisies intolérables, leur vile avarice, leur hâte et leur impuissance comique de jouir d'aucun hien, leur importance risible, leurs prétentions surtout. « Mon Dieu, s'écriait-il, que nous sommes heureux de ne plus voir tout cela qu'à la distance du tombeau ! »
En se jouant, il fit, de cette raanièfe, une représentation à peu près complète de la vie humaine, telle, du- . moins, qu il pouvait s'en souvenir. C'était à s'y méprendre; vous eussiez cru assister à la réalité. Il voulut même jouer ses pièces, et, il éleva, à cette fin, une petite estrade éclairée d'un demi-jour. Mais, pour sa part, il ne voulut point de masque. Jamais ne se virent de pareils chefs-d'œuvre, à la réserve seulement de la déclamation qui laissait quelque chose à désirer ; celle de Merlin étant un peu soiirde, et celle^de Viviane un peu fantasque. On sentait que la mort seule avait pu deviner et publier ainsi tous les mystères de la vie ; et, chose non moins étonnante, après avoir ri des vices des vivants, on était plus tenté de les plaindie que de les haïr.
Toutes ces pièces furent gravées, sur une pierre de