LIVRE XXU
granit, avec prédilection, par la propre main de Merlin qui dessina, en outre, de grands masques dans les chapiteaux ornementés des piliers, pour mieux donner l'idée des personnages. C'est là que Molière les a retrouvés tout parlants; et il ne s'est donné la peine d'y rien changer, à Texception des noms et de quelques costumes, pour mieux déguiser le larcin.
Au reste, il ne fallait rien de moins que Texpérience de notre enchanteur pour dévoiler les secrets que les hommes savent cacher le mieux. Tout autre y eût certainement échoué ; et même sans l'huile qu'il renouvela plus de trois fois à la lampe merveilleuse, il lui eût été probablement impossible de lire, comme il Ta fait, au fond des cœurs ; tant ils étaient naturellement remplis d'ombre et de duplicité !
Cependant Viviane devenait rêveuse. Il eut peur de devenir trop sérieux ; il la délassa par des œuvres plu^ légères, d'un tour frivole, parmi lesquelles les contes de fées, Zadigy qu'il grava une fois sur un camée de Viviane. Quoi, Zadig! Oui, Zfldtjf / N'ai-je pas dit que Merlin était fils de l'Incube? Comment son génie n'aurait-il rien gardé du sang paternel? C'est ici que sa généalogie se trahit avec évidence. Même, dit- on, il emprunta plus tard la griffe de son père pour écrire Candide.
Admirez, en cet endroit, la modestie de mon héros, lequel ne chercha jamais sa récompense ailleurs que dans les yeux de la bien-aimée de son cœur. 11 fit, avonsnous dit, toutes ces œuvres dans l'ombre, let en laissa
la gloire à d'autres, sans réclamer sa part. Bien différent, en cela, d'Hermès qui composa aussi, à lui seul, les œuvres des Égyptiens; mais qui en recueillit tout le fruit; puisque nul ne fut assez osé, au bord du Nil, pour lui voler sa renommée, en copiant 'ses livres et s'en attribuant Thonneur. Au lieu que cela s'est fait journellement et impunément parmi nous ; et les plus intrépides larrons et plagiaires, un Rabelais, un Poquelin, un Voltaire, tant d'autres qui ne vivent que de la moelle et substance de Merlin, sont les plus honorés parmi nous. Chose assurément punissable autant que scandaleuse! Qu'ont-ils donc fait, ces illustres auteurs, que de transcrire effrontément l'écriture de Merlin, ayant soin de ne jamais le nommer ni le citer ?^ Il n'est rien là que nous ne puissions nous-méme faire à notre tour ; et certes, je ne vois pas de plus grande honte pour notre nation et rien qui en montre mieux, au dire des autres, la vanité et la légèreté.
Aussi bien, je soupçonne que même dans ce siècle, parmi nos contemporains, cette déprédation des œuvres de Merlin continue sans rencontrer d'obstacles. Je suis prêt à dénoncer sans pitié nos hommes de proie, à moins qu'ils ne confessent d'avance le plagiat, et que, par un prompt et généreux aveu, ils ne désarment la justice. Toi-même, ô mon frère, je ne t'épargnerai pas, toi qui refais la vieille trame de l'histoire de France ; ou bien tu déclareras, qu'à la tombée de la nuit, entrant comme l'épervier dans le sépulcre de Merlin, tu lui as dérobé ses meilleures pensées.
Beaucoup de noms célèbres jusqu'à ce jour y périront. Je le sais, et qu importe? Moi-même, oui, moimôme, j'ai eu maintes fois la tentation de voler mon propre héros. Je le déclare, je lavoue. La chose m*eût été facile, tant les occasions étaient fréquentes pour moi. Pourquoi ne Taî-je pas fait? Parce que j'ai craint d'être découvert, pillant un tombeau. De là, un peu de timidité, et sans doute aussi plus d'une erreur, comme tu as pu, cherlecleur, l'eu apercevoir. Voilà ma confession. Fais donc aussi, je t'en prie, une bonne fois la tienne.
Pourquoi, d'ailleurs, s'étonner si ces œuvres ont aisément ravi le monde. La belle merveille, en vérité! D'abord elles venaient d'un enchanteur de profession. Considérez que le temps ne manqua jamais à Merlin, que le recueillement lui était plus facile qu'à nous; qu'il ne travailla jamais pour l'amour de l'or, ni pour le besoin de vivre ; que, de ce côté-là, il n'avait absolument rien à craindre. Combien de circonstances favorables pour peser à loisir ses idées et ses syllabes I Quand se représenteront des circonstances pareilles? Probablement jamais.
En outre, nul besoin de flatter le goût, la dépravation, le caprice (cher lecteur, toi seul, tu fois exception) d'un lecteur qui pourrait fort bien ne se rencontrer jamais, dans un lieu si écarté. Il ne courtisait pas des générations qui devaient, j'ose le dire, lui sembler un peu éphémères. Il dominait son public, ou plutôt il n'y songeait jamais. Avait-il fait une œuvre? Point de repos! 11 en composait une autre, d'un genre tout différent.
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Heureux mille fois, s'il eût pu déconcerter Yiviane, en lui ménageant une peq)étuelle surprise. Et tout cela, sans effort, comme un jeu. Car ce qu'il redoutait le plus était le pédantesque. Sans compter que tant d'œuvres magnifiques ou gracieuses, dont se nourrissent encore aujourd'hui tous les peuples (aliment qui pour eux remplace souvent le pain), ont été mises au monde au milieu de la plus parfaite sérénité, comme un défi jeté aux menaces du tombeau .
Qu'après cela, il reste encore beaucoup à piller, dans ce sépulcre, qui que vous soyez, n'en doutez pas. Je raflîrme, pour y avoir vu de mes yeux quantité d'ouvrages que je me suis fait conscience de dérober. Mais, puisque le monde me sait si peu de gré de cette réserve, maudite soit elle ! A l'avenir, je serai moins discret (car l'âge ôte, dit -on, le scrupule); et je vous en préviens ici loyalement, solennellement, afin qu'au besoin vous mettiez des gardiens, espions, eslafiers, recors, sbires, hallebardiers, js'il vous en reste, de quoi faire le guet autour de ce tombeau.
Pour peu que l'on me presse de questions irritantes, je confesserai même que le présent ouvrage est tout entier copié d'une des colonnes de Merlin, situées au fond du péristyle, à main gauche, en entrant dans le sanctuaire. Vous la reconnaîtrez à ce qu'elle est de pure émeraude, sans tache. Bien entendu que cet aveu ne tournera pas contre moi. Je donne ici l'exemple d'une véracité, qui, hélas I ne trouvera tjue trop peu d'imitateurs.