‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 146 sur 177 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

Vers ces mêmes années ou peu après, Viviane mit au monde un enfant qui se trouva être le .plus beau qu'on eût encore vu, car il était plus beau que le fils d'un songe d'été. Comment fallait-il l'appeler? Vingt noms furent tour à tour proposés et défendus : Formose, à cause de sa beauté ; Lazare, à cause de la sépulture ; outre le petit nom d'AImus dont il avait été salué dès le ventre de sa mère. Première querelle dans lé sépulcre, nul ne voulant d'abord céder à l'autre. Enfin tous deux cédèrent en même temps; il s'appela aussi Merlin, comme son père.

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Alors les rossignols qui avaient niché dans le tombeau, pour entendre de plus près la harpe de Merlin, se mirent à chanter près du berceau ; et voici, les notes qu'ils variaient à l'infini :

« L'enfant de Merlin est né! Fleurs, étoiles, réjouissez-vous I Il sera plus grand que son père.

a Laissez-le croître dans la solitude : c'est là que la voix argentine retentit le mieux.

« Il sera plus grand que son père. Mais nous, troupe fidèle, nous nous souviendrons toujours de Merlin Tenchanteur. »

C'était le premier enfant qui fût né dans un tombeau. Aussi je vous laisse à penser si ses parents lui firent fête de manière à écarter de lui toutes les mauvaises impressions qui pouvaient venir d'un endroit sépulcral. Certainement, il n'y eut jamais tant de joie, sous le ciel ouvert, qu'il en parut alors dans les lieux souterrains, dont la seule pensée faisait^ frissonner les hommes.

Le bon Merliji était radieux ; et je n'ai pas besoin de dire qu'il oublia ses livres et sa harpe pour ne s'occuper que du nouveau-né. Il le prenait sur ses genoux, le baisait el disait tout haut, en le berçant : « Puisque j'ai pu si aisément m'accoutumer à ce jour du tombeau, moi qui ai vu le soleil dans sa gloire, que sera-ce de cet enfant né dans le sépulcre? Assurément il ne regrettera jamais ce qu'il n'a pu connaître. »

Et c'était une chose admirable de voir cet enfant grandir au milieu des ombres de la mort, ne soupçon-

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nant pas même qu'il pût y avoir un autre monde et une autre lumière.

Au premier cri qu'il poussa, les hommes furent grandement étonnés d'entendre des vagissements d'enfantelet sortir de dessous terre. Ils se réunirent, et, appelant Merlin à son de trompe, ils lui dirent : « Seigneur Merlin, depuis quand est-ce que le tombeau enfante? » Merlin répondit : « Depuis que je Thabite. »

Prenant alors son enfant à la mamelette, il l'emporta sur son balcon, d'où il le montra aux hommes. Ceux-ci ne le virent pas, mais ils entendirent ses vagissements, semblables à ceux d'un renardeau qui sort la nuit do sa retraite pour la première fois et vient chercher pâture autour d'un colombier. Ils ne savaient s'ils devaient sourire ou s'effrayer. Merlin, agitant les grelots avec lesquels il apaisait les pleurs du nouveau-né, rassura les timides :

« Allez, bonnes gens ! réjouissez-vous et n'ayez peur! N'entendez-vous pas ces grelots? Puisque cet enfant, qui compte à peine deux jours, rit et s'amuse dans le tombeau, n'est-ce pas que cet endroit est plus plaisant, cent fois, que vous ne pensez?

— Il le faut bien, répondirent-ils; » et ils firent retentir leurs musettes, leurs cornes de buffles, leurs sambuques. Ils frappèrent leurs boucliers, ils sonnèrent toutes les cloches. Le bruit des corybantes, à la naissance de Jupiter, dans la caverne de Crète, ne fut rien auprès qu'une chanson de cigale.

BientcM Turpin descendit de sa montagne :

« Esl-il vrai que le tombeau a enfanté?

— Rien n*est plus vrai, répondit une seconde fois Merlin. Voyez vous-même.

— L'avez-vous baptisé?

— Oui, sans doute,

— Où cela?

-^ Dans le fleuve Océan, qui sort de terre devant mon seuil. » ' •

Pendant ce temps, Jacques était allé chercher plu-sieurs oiseaux et oiselets qu'il nourrissait en cage : mésanges, linottes, bréants, vcrdiers, bouvreuils et pin sons. 11 en fit offrande au nouveau né et les introduisit aisément à travers une fente du sépulcre. Merlin les prit doucement par les deux ailes et les plaça aux pieds de Tenfant, qui sourit de son premier sourire à ces créatures ébahies, inconnues dans le monde où il était; et croyez, sur ma parole, qu*il ne se passait plus un seul jour qui ne fût une fêle dans le tombeau de Merlin.

Si Téducalion de mou héros avait été mêlée, j'ose dire que celle de son fils fut accomplie; mais les circonstances y contribuèrent. L'éducation dans la mort, n'est-ce pas le meilleur des systèmes? Point d'exemple funeste à éloigner, point de discours imprudent du monde, point de paroles grossières d'une foule qu'on

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