LIVRE XXIII
— Oui, le paradis. »
A œs mots, Satan se lève avec un regard où l'orgueil des anciens jours reparait sans mélange :
« Fort bien, sage Merlin! Voilà toute ta science? Je m'en doutais, mon cher. Le catéchisme, n'est-ce pas? La vie ne t'a rien appris, ni le tombeau I toujours empêtré, embéguiné de rêveries. Eh bien! soit! Reste à jamais tout vif enterré dans tes momeries plâtrées.»
Et il se disposa à partir.
c< Sache donc, ajouta-t-il en se retournant, que les siècles des siècles peuvent s'accumuler sur la tête de ton père; jamais il ne se réconciliera avec les anges : ils ont été trop superbes. Je te dirai même que je respire ici une vague odeur de figuier, qui me rappelle Adam et Eve dans l'Eden; et cette ressemblance seule, si elle n'était toute de fantaisie, me ferait fuir à l'autre extrémité du monde. Seraislu, par hasard, leur imitateur? Adieu, Merlin. Si c'est là ce que tu avais à me dire, tout est fini . » '
Souvent, par un beau jour d'avril, la joie de ceux qui avaient espéré une saison meilleure est soudainement trompée. Sur un ciel bleu, limpide, on voit d'abord s'étendre une brume grisâtre. Lentement, sans bruit, la neige couvre la terre embaumée. Tout ce qui s'était épanoui prématurément se sent resserré par une main de glace .Les bourgeons rougissants, du prunier sauvage se couronnent d'aigrettes de givre. Les coupes des anémones se remplissent jusqu'au bord de flocons de neige et de grésil, au lieu de la rosée qu'elles attendaient. Les
oiseaux surpris, revenus d*hier, qui avaient senti l'ha* leine du printemps, essayent de chanter pour désarmer le vieil hiver. Mais en vain ! Après quelques notes entrecoupées, ils sont contraints de garder le silence. Combien alors ils regrettent d'avoir quitté trop tôt leurs maisons feuillues sous un ciel plus indulgent !
C'est ainsi que Merlin se repentit, pour la seconde fois, d'avoir espéré trop tôt la conversion de son père. Il regretta sa joie prématurée et se sentit vaincu par un plus puissant que lui. Cependant avant de renoncer à sa plus grande espérance, il fit un suprême effort.
« Attendez, mon père! il y a ici quelque malentendu, je vous assure. Vous le savez, dans la jeunesse, on porte sur tout un jugement trop absolu. Relisons ensemble la Bible, avec un esprit plus calme. Je jure d'avance que vous en goûterez les beautés. Un esprit si grand, si juste que le vôtre, ne peut se laisser gouverner par une haine irréfléchie.
— ^ Irréfléchie ! Ne me demande rien qui soit incompatible avec ma dignité. Encore un coup, je n'y consentirai jamais. Depuis que tu me rappelles les jours maudits, tout l'ancien mal se^ réveille en moi. »
Voyant l'endurcissement de son père» qui- déjà se bouchait les oreilles, Merlin se hasarda à lui dire :
« Vous pourriez au moins vous convertir à la philosophie. »
A cette parole, Satan s'adoucit un peu et grommela entre ses dents :
« J*ai toujours pensé que sur ce terrain-là il serait