‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 155 sur 177 · LIVRE XXIII. S · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII. S

possible de s'entendre. Allons, parle donc I explique-toi»

— Avez-vous lu, cher père, la Philosophie de la nature du célèbre docteur et enchanteur Benedict ?

— Oui, je Tai parcourue, un soir, à la lueur d'une de mes fournaises ; je [làrle de la première édition, car on m'a dit que la seconde est toute changée depuis que l'auteur est devenu conseiller.

— Et que vous en semble? Il prouve que Dieu a commencé par être le diable.

•^ Justement, j'ai goûté ce passage. Il y a du bon. Sur ce fond là, je puis, sans déshonneur, me réconcilier avec la philosophie; je ne le pourrais, sans me manquer, avec TÉglise. »

Et d'un son de voix plus âpre, en frappant la terre du pied :

« Dis-moi, mon fils. Entre nous, connais-tu le grand Pan, au cœur velu, au pied bot comme moi? C'est à luimême que je voudrais avoir affaire^ et non pas à ses gens. Va le chercher. Après toi, c'est le. seul auquel je puisse me confier.

— Il y a longtemps, père, que je ne le vois plus. Il est mort I m'a-t-on dit.

— Lui morl I Le grand Pan l Allons donc ! Il nous enterrera tous. »

Merlin, avec mie prévoyance qui marque sa sagesse mieux que ne feraient les paroles, avait composé un extrait des principaux philosophes de la Nature. Il avait écrit ce livre sur un beau parchemin vierge, embelli de dessins représentant des fleurs entremêlées et des

oiseaux en nombre presque infini. Le volume tiré de dessous son manteau, il l'offrit à son père. Celui-ci le reçut avec complaisance, et, depuis cet instant, pas un jour où vous n'eussiez pu le rencontrer au bord des précipices, les yeux attachés *sur l'une des pages du volume. Il ne le fermait que pour méditer; quand, par hasard, il ouvrait la bouche, c'était toujoure pour s'écrier : « Non, non, non! » jusqu'à ce que le souffle lui manquât.^

Alors l'enfer frémissait, beaucoup de démons disaient : « A quoi pense donc notre chef? Vraiment, c'est trop de lectures. Vous verrez que lui aussi nous trahira. »

Cependant les ténèbres l'enveloppaient et marchaient à ses côtés. Comme une foule immense, confuse, innommée, qui se presse autour d'un voyageur à la porte d'une ville, elles l'embarrassaient à chaque pas. De cette multitude sortait un murmure informe :

« Où va-t-il? — Que veut-il? — Il s*arrête! — Est-il sourd? — Veut-il nous renier? — Il s'éloigne. — Il revient. — Rampons devant lui. — Enténébrons son cœur. — Par ici! — Non, plus loin! — Le voilà! » « Laissez-moi seul, dit leur roi.

— Quoi! vous quitter! répondirent en chœur les ténèbres. Ne sommes-nous pas vos conseillers? Votre âme, vous le savez, est faite à notre image, vos pensées sont pleines de nous. roi ! vous nous les empruntez presque toutes. Nous habitons en foule jusqu'au fond de votre cœur. Comment donc est-ce que nous pourrions nous séparer de vous? Grâce à notre troupe fidèle

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