‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 157 sur 177 · II · texte numérisé non relu

II

o7Û MEHLIN L'ENCHANTËl'U.

La conclusion fui que Satan irait faire sa retraite loin des médisants, dans l'abbaye qu'il s'obstinait à appeler un Panthéon. Pendant ce temps-là, les mondes perdraient sa trace. 11 pourrait réaliser enfin le projet de solitude qui lui devenait chaque jour plus cher.

Satan partit; il alla sonner à la porte du monastère, où conduisaient les chemins les plus opposés. On le reçut sans cérémonie, sans étonnement, comme on avait coutume de faire pour tous les pèlerins. D'ailleurs, nul empressement sordide. On ne lui demanda pas même quel était son dieu. Il fut conduit, dans une cellule qui se trouva d'avance toute préparée pour lui.

« Vous êtes sans doute le pèlerin que Merlin m'annonçait depuis longtemps? dit le prêtre Jean.

— Lui-môme.

— Il suffit, mon frère; entrez. »

Sans rien ajouter, le prêtre Jean salua, se relira. Resté seul, le père de Merlin ouvrit la fenêtre. A micùte de la montagne, une cascade faisait un bond de chamois pour atteindre le bord opposé. Son fracas, amorti dans l'étroit entonnoir, se perdait en un bruit sourd, étouffé, au pied des rochers étages en tours, en ruines, en pics noirs, tendus d un réseau de neige que l'été n'avait^u fondre encore.

« Quelle fraîcheur dans ces lieux! jdit le pèlerin de l'enfer humant à pleins poumons l'haleine humide, balsamique, de la vallée. Quelle tolérance surtout'! Merlin ne m'avait point trompé. »

Le lendemain et les jours suivants^ il fut étonné de

LÎYRE XXIU. 371

vivre à son gré, dans Tabbaye, sans que personne s'informât jamais de ce qu'il pensait, encore moins de ce qu'il croyait. C'est la dispute surtout qui l'avait exaspéré. Ses anciennes discussions avec les anges et les séraphins l'avaient irrité au point qu'il s'était jeté dans les opinions opposées les plus extrêmes. A mesure que le ciel avait tonné, il avait rugi dans son enfer. Et cette dispute éternelle avait eu pour résultat de l'aigrir jusqu'à le dénaturer. Livré à lui-même, loin du monde, quand il se vit inconnu dans cette solitude où personne ne le contrariait, il ne put s'empêcher de réfléchir ; et comme il avait l'esprit puissant, celte première réflexion eut une influence immense sur les projets qu'il formait. Chaque jour il sentait sa haine décroître, à mesure que l'occasion de l'exercer lui manquait davantage.

Certes, il ne devenait pas un idéal de vertu, d'abnégation, de sainteté. J'aurais tort de le dire. Mais son humeur s'apprivoisait insensiblement : voilà ce que l'on ne peut nier. « Dans tous les cas, pensait-il, on me fait ici une part. On s'occupe peu de mon existence, il est vrai. Mais, du moins, on ne me la conteste pas« iU-je jamais demandé autre chose? »

Quelquefois, il faut V avouer, à la tombée du jour^ surtout pendant la nuit, le goût des ténèbres lui revenait avec une violence inexprimable. Il se roulait, en furieux, sur sa couche. Cette solitude qu'il avait tant désirée lui pesait maintenant. Il aurait voulu de nouveau remplir l'univers. Il atait peur d'en être oublié, et déjà il accusait le monde d'ingratitude; Alors il appelait

les ténèbres. Aussitôt elles se pressaient autour de lui,* et Ton entendait entre elles et lui des conversations qui réveillaient en sursaut les frères de Tabbayc.

« Qu'avez-vous, frère, disaient-ils en se pressant à la porte? N'avez-vous point fait un mBuvais rêve? Nous Veillerons auprès de vous, si vous le demandez.

— C'est à moi de veiller, » disait le prêtre Jean.

Il s'asseyait alors, en silence, au chevet du pèlerin, et il attendait avec lui que Taurore parût.

Dès que le son des cloches se faisait entendre, un frisson saisissait le nouveau frère. Il était près de céder au désir de se replonger dans Tcnfer : a Je n'aurais (jja'à le vouloir! Je me retrouverais sur le trône des ténèbres. Je régnerais encore... Mais s'ûr qui? »

Cette dernière pensée le calmait. L'assurance de ressaisir le monde, quand il voudrait, lui en ôtait le désir.

Certes, c'était aussi une chose terrible pour lui d'entendre, chaque matin, les prières des moines. Tout son être en frémissait ; mais, à mesure qu'à leurs Antiennes se mêlaient les versets du Coran, du Zend-Avesta, des Védas, il respirait plus à son aise. Les Mahométans le consolaient des Chrétiens, les Parsis des Mahométans, les Brahnjes des Parsis. Uu culte le reposiait des autres. Dans le fond, sa vieille haine personnelle contre Jéhovah était satisfaite. Il jouissait délicieusement de lui voir tant de rivaux. « Pourvu qu'il ne règne pas seul, sans partage et sans trouble, je suis content, » murmurait-il.

Page 1