LIVRE XXIII
" Ce scnlimenl n était pas le meilleur. Celait la lassitude du mal plutôt que l'amour du bien.
On le vit plus d'une fois pêcher 5 l'èpervior, ou à la nasse, ou à la Ifgne, dans, le torrent avec les autres frères, tant la paix j^ù devenait de jour en jour plus douce. Il cultivait aussi un petit jardin enclos d'épines, qu'il remplit de laitues. Le plus souvent, son capuchon était rabattu sur son visage. Il parlait peu, avec discrétion, seulement lorsqu'on l'interrogeait, ce qui n'arrivait presque jamais. Un jour, il eut la fantaisie de faire célébrer ses funérailles. Il se coucha dans une bière. Les habitants de l'abbaye défilèrent en procession autour de lui, en chantant l'office des morts; après quoi, il se leva sur son séant, et dit :
« Heureux qui peut mourir I »
Un autre jour, dans le cloître, allant à ténèbres, il se promenait avec le prêtre Jean :
« Excusez-moi, mon père, lui dit-il. N'êtes- vous pas le grand Pan? c'est étrange comme -vous lui ressemblez.
— Quelle folie, mon frère! Vous pensez trop. Prenez garde, vous avez la fièvre.
— Montrez-moi vos pieds sous la bure, que je les baise.
— Non, mon frère ! c'est trop d'humilité. »
Il y avait à l'angle du tombeau un lieu obscur, brumeux, embarrassé de pâles lianes et de fleurs nocturnes, où Merlin se sentait plus enseveli que dans les au- . très. D*abord il ne s'en approchait qu'avec horreur; mais, Thabitude Tayant familiarisé avec les vapeurs du sépulcre, il visitait ce lieu, toutes les fois qu'il voulait se recueillir plus intimement dans la mort.
Malgré ses fréquentes retraites dans cet endroit, il n'y avait jamais remarqué une vaste porte massive comme pour un géant, tant elle élait étroitement scellée au rocher vif. Mais, un soir, il la vit, et, à travers la fente, une lumière éblouissante qui serpentait au haut de la voûte. Ayant poussé la porte, elle s'ouvrit d'elle-même avec fracas, comme si la foudre eût roulé sur ses gonds, et il se trouva dans la demeure des Éclairs.
Il appela et demanda :
« Qui habite si près de moi dans ma tombe? »
Une voix partit des entrailles de la terre et répondit :
« MOI ! Je suis le Dieu caché. Quand tu as passé sur la terre, j'étais dans la nue. J'étais sur le haut du Liban, quand tu étais dans la vallée. Je siégeais sur Técliptique, quand tu contemplais les astres. Maintenant que tu es dans le tombeau, j'habite par delà la mort. »