LIVRE XXIII
Merlin tomba prosterné contre terre , il tint ses yeux voilés, et s'écria :
« Épargne- moi, Seigneur. Ne foule pas le vermisseau. Je t'ai cherché chez les vivants, mais parmi trop d'autres pensées ; et je ne t'ai aperçu que de loin, vers le soir, à la dérobée, quand ton manteau traînait dans la nue. Souvent ta voix m'a appelé. «Reviens, reviens! » xlisait l'écho. Mais je/ermaîs mes oreilles, craignant que tu ne me tendisses une embûche. Et l'hypocrite qui avait toujours ton nom à la bouche me faisait fuir loin de loi. Enfin, je te découvre seul dans le fond du sepulcre. Il n'est pas trop tard, Seigneur. »
Dieu répondit :
« C'est maintenant dans le sépulcre que je me plaie, il n'en est pas un seul où je n'l\pbite. L'univers est profané; je m'en suis retiré. Je n'habite plus au dehors dans des cieux chancelants, ni sur les lèvres des hommes. J'ai renoncé aux tentes déployées à l'entrée du désert, et aux pavillons dressés sur les nuages. Mais, partout où il y a une chose secrète, j'habite dans ce qu'elle a de plus secret ; s'il y en avait une plus retirée que la mort, c'est là que je voudrais demeurer. »
Ainsi Merlin apprit qu'il était devenu l'hôle de l'Éternel ; et il s'entretenait avec lui, sans craindre le bruit des foudres assoupis. Une familiarité sacrée avait banni la terreur. Ce n'était plus la voix formidable des Élohim. C'était, auprès des sources souterraines, le murmure du Dieu caché qui laissait échapper son secret dans Forcille du plus sage.
370 MEftLIN L'ENCHANTEUn.
L'hôte de Merlin reprit :
a Connais-tu Béhémotli et Léviathan ? Les as-tu rencontrés sur la terre? Que faisaient-ils? Je suis content de les avoir formés de raes mains ; ils me sont restés fidèles, ils célèbrent ma puissance immuable.
« Certainement Béhémoth se plaît encore aujourd'hui dans les lieux humides où je lui ai ordonné d habiter; il ne demande pas à en changer.
« Léviathan songe-t-il à sortir du gouffre de la mer où je l'ai placé de ma main et à errer dans les déserts sans eau ?
« As-tu rencontré le bœuf sauvage dans TArmorique? Ne sait-il plus se ser>4r de ses pieds fourchus, ni ruminer, couché sous les forêts de chênes.
« As-tu vu le cheval insulter à ses flancs et convoiter les ailes du vautour?
« As-tu vu le vautour envier l'écailie luisante que j'ai donnée au crocodile, le jour où je Tai placé au milieu du fleuve ?
a Non ! ils n'ont pas médit de moi quand tu passais. S'il en est autrement, dis ! parle ! répète leurs accusations; je les écouterai et leur ferai justice.
« As-tu visité l'aigle sur la montagne? Certainement, celui-là ne s'est pas lassé de chercher son butin, l'aile déployée, depuis la première heure ; et il ne dit pas : « Pourquoi ma proie ne m'est-elle pas préparée dans « mon gîte, sans que j'aie besoin de la poursuivre et de u la déchirer de mon bec? »
c( Dis ! parle! T'es- tu trouvé face à face avec le lion, à