‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 163 sur 177 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

— Plu lot qu'il règne, hurle une troisième voix, que l'enfer périsse! »

Cette voix était celle du père de Merlin, qui avait entendu retentir dans son cœur les cris forcenés des maïudits. Il arrive ; il porte à sa ceinture de fer les clefs rouillées des abîmes. Lui seul savait sur quelle colonne torse s'appuyait tout cet édifice si terrible et si grêle qu'il était chargé de réparer et de soutenir à mesure que le temps la minait. Il s'en approche :

« Je périrai, mais ils périront avec moi ! »

Comme il achevait ces mots, il renverse la colonne de son temple déjà usée par la base. Les voûtes prodigieuses qui formaient la basilique de Tenfer s*écroulent toutes ensemble. D'immenses plateaux de montagnes roulent dans la vallée. Ils laissent derrière eux des pentes nues, érodées, que ne graviront plus les peuples maudits qui habitaient à leurs pieds.

Tels les bergers de Goldau ont été surpris dans la nuit par Téboulement de la montagne natale. Ils dormaient' dans leurs chalets, étendus sur la litière de feuilles mortes, après avoir marqué leurs troupeaux qu'ils devaient conduire le lendemain dans les herbages del'alpe verdoyante; car la saison était venue. L'alpe a roulé de la cime avec les monstrueuses moraines ; elle s'est abîmée sur les pâtres avant qu'ils aient pu délier dans l'étable les génisses et le taureau. Le rocher écorché garde au front l'immense plaie qu'aucun siècle ne pourra guérir. Zug, tu eu as hurlé de douleur; et loi, Uri, lu en pousses encore des mugissements!

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C'est ainsi qu'ont été surpris les pasteurs des âmes

qui vivaient de tortures. Le soleil funèbre, qui les ëclai-

» rait à demi, se voile, il s'éteint. La mer de feu s'éloigne

et tarit. Au loin, un dernier flot rouge se perd dans les

sables.

Ils sont tombés les remparts de feu, et les chaînes sont rompues. Mais les âmes prisonnières, accoutumées au supplice, n'osent saisir la liberté. L'immense plèbe servile reste couchée, rampante, dans les fosses de douleur. Le cœur lui manque pour échapper aux lâches tourments qui sont devenus sa vie même. Nourris de serpents, le plus grand nombre ont pris goût à l'enfer. Comment songeraient-ils à se soulever du fond de leurs sépulcres éteints? Voyant qu'il se dévore luimême, ils attendent, stupides, qu'un nouvel enfer sorte de ténèbres nouvelles.

Dans cette mer d'hommes, quelques âmes seules osèrent se dresser debout en face de Véternelle douleur, et elles la virent disparaître. Celles-là apparaissaient de loin comme la blanche voile d'un vaisseau sur l'Océan sans bornes. Parmi elles surgissait la plus anciennement condamnée, celle qui avait précédé toutes les autres dans le mal et dans le châtiment. Les siècles de torture ne semblaient pas l'avoir lassée.

« Levez-vous, frères! dit Caïn au troupeau des hommes. Hors d'ici!... l'enfer est passé. »

Ces mots furent répétés par ceux qui avaient osé soulever leur tête. Alors les âmes tremblantes sortirent l'une après l'autre de leur couche de torture, et voyant

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