LIVRE XXIV
des deux mains; car cette voix disait dans la profondeur du ciel :
« Reviens, Merlin, Merlin ! Il n'y a d'autre enchanteur que Dieu . »
Le grand jour de la réconciliation était venu. Sans que Merlin eût laissé s'échapper son secret, tout l'univers l'avait deviné. Aussi jamais soleil plus radieux ne s'était-il levé. Pas un oiseau qui ne chantât sur la branche. Les fleurs, du haut de leurs tiges, semblaient attendre un visiteur. Les peuples seuls n'avaient aucun pressentiment de ce qui se préparait. Ils sont quelquefois bien moins instruits des grands secrets des choses que les oiseaux et que les fleurs ; souvent même ils sont sourds aux trompettes des archanges, et aveugles à la lumière du jour, en son midi. •
A l'heure marquée par Merlin, on vit paraître à l'entrée de son tombeau un pèlerin voilé; il était accompagné du prêtre Jean , de Turpin et de Jacques.
« Que voulez-vous? demande Merlin.
— La paix.
— Je vous la donne, mon père ; parlez. Qui êtesvous?
— Le Roi de l'Enfer, » répond le pèlerin en soulevant son capuchon.
7m MERLIN L'ËISCIIAMEUU.
A CCS mots, ses trois compagnons reculent d*lior- . reur. Ils allaient s'enfuir. Merlin se hâle de les rappeler.
« C'est mon père, leur dit-il, mon vrai père par la chair et par le sang. Il demande la paix. Amis, la lui refuserez-YOus ?
— A genoux I dit Turpin; qu'il tombe à 4eux genouxl
— Cela n'est pas nécessaire, interrompit le prêtre Jean.
— Au moins qu'il se confesse! reprit Turpin.
— Paix ! Écoutons. Et toi, monde, fais silence I
— Je me confesse, reprit le pèlerin, au torrent, à la tempête déchaînée, au sable de la mer de Syrie, h la fleur des forêts, au volcan qui brûle encore.
— Pourquoi cela? demanda Turpin.
— Parce que, répondit le pèlerin, mon cœur est plus impétueux que le torrent, parce que mon âme est plus aride que le sable, parce que mes pensées ont été plus orageuses que la tempête, plus brûlantes que le volcan, parce que mes œuvres sont plus fragiles que la fleur des bois.
— Est-ce là votre Confiteor î
— N'entrez pas en dispute avec lui, repartit le prêtre Jean.
— Mais quel gage de son changement -a-t-il donné ?
— La destruction de l'enfer, répondit le Roi de l'Enfer.
— Écris ce mot, dit Merlin à l'archevêque Turpin ; cela doit te suffire. »
MYREXXIV. 595
Turpin écrivit ce qu'il venait d'entendre et de voir.
L'enchanteur aurait eu maintes réflexions à faire sur ce qui venait de se passer, et ses compagnons prêtaient d'avance l'oreille. Mais il craignait par-dessus toutrimpatience.de son père qui en donnait déjà quelques signes. Voilà pourquoi il abrégea la cérémonie et se contenta de dire :
« Vous êtes témoins de la conversion de Satan. Allez ! répandez-en la nouvelle. C'est, sans contredit, le plus grand de mes prodiges. »
Longtemps les hommes refusèrent toute créance à cette nouvelle. Quand Jacques allait la répandre dans les villes, on lui fermait la bouche. 11 était resté si crédule, il avait si peu de dehors que son témoignage n'avait aucune autorité. Turpin inspirait plus de respect. Mais il avait, disait-on, plus d'imagination que d'esprit, plus d'esprit que de jugement. Quant au prêtre Jean, il passait pour hérétique. Aussi la foule réunie devant le tombeau de Merlin disait-elle, d'une commune voix :
« Comment croirons-nous à la conversion de Satan? Certes, ce n*estlà qu'un mensonge de plus. Qui voudrait se faire son garant ?
— Moi, répondit le tombeau.
— Vous, Merlin ?
— Moi-même. »
Et sur cela,' Merlin ferma le soupirail de son sépulcre qui trembla et faillit $'abimer pour la sçcpnde fpis.
304 MERMN T/ENCHANTBUR.
Cependant, au bruit des portes de l'enfer précipitées par le père de Merlin dans Tétang des pleurs, le roi Arthus avait soupiré; puis il avait étendu les bras, tâté sa couche, mordu ses lèvres, ouvert les yeux; enfin il s'était relevé à demi sur son séant. Jacques s'était hâté de lui présenter une coupe d'hydromel et un bocal de vin extravagant ; sûr que le dormeur allait se rendormir, comme cela était si souvent arrivé.
II n'en fut rien. Tout au contraire, Arthus se lève, ceint son épée, et se frottant les yeux, il rencontre ceux de Jacques.
« 11 faut, dit-il, que mon échanson m'ait versé du pavot ; car il me semble que mon sommeil a été plus long et plus pesant qu'à l'ordinaire. »
Jacques s'excusa sans peine sur le breuvage, et pour montrer son innocence, il avala d'un trait le reste de la coupe. Mais, comme il craignait les reproches, et que d'ailleurs il n'avait jamais eu la notion bien exacte du temps, il se contenta de répondre :
« La nuit a été noire et pluvieuse. Le mieux était dé dormir. Sire, avez- vous eu un songe ?
— Plusieurs, et tous plus étranges que plaisants, répondit Arthus en un langage un peu gothique, où l'on sentait la rouille du temps. Retiens ce que je vais t'en