‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 167 sur 177 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

dire; voici le principal. J'aurais juré que force siècles se dévoraient l'un l'autre, tels que limiere démuselés, que force royaumes s'écroulaient, que peuples se succédaient hâtivement, générations passaient, comme fleurs ou ombres, batailles se livraient; et, chose incroyable, langues changeaient, ainsi que lois et coutumes. N'as-tu rien entendu de pareil, toi qui es resté éveillé?

— Quelque chose approchant.

— De plus, j'entendais des peuples haletants, comme sangliers traqués au gite.

— Justement.

— Et plus d'un autel était mal encensé; la face même des cieux changeait.

— Témoin le char de David, qui a perdu son timon.

— Il y avait encore des rois sans têle et des reines qui s'asseyaient sur la terre et pleuraient.

— Cela s'est vu, sire !

— Après chacun de ces changements, je te retrouvais toujours, Jacques, te chaufTatit au même feu demiéteint, demi- flambant; et tu étais toujours plus dupe et plus misérable que devant.

— C'est vérité, bon roi !

— Il me semblait encore que la terre désolée m'appelait à son secours, et je faisais un effort prodigieux pour arriver en temps utile. R^is figure-toi que quantité de nains me retenaient assez vilainement lun par le pied, l'autre par le bras, qui par la chevelure, qui par mon baudrier; et grâce à cette cohue de gnomes, dont un bon nombre portait des couronnes ou des mitres, je

5f)a MERLIN i/ENGIIi^NTEUR.

ne pouvais avancer d'un seul pas. Rancune et Félonie! C'était le cas ou jamais, de m'assister, Jacques; tu ne Tas point fait,» A la fin, un bruit violent, comme d'une porte que Ton arrache à ses gonds, m'a réveillé. Quel bruit cela peut- il être?

— Le seigneur Merlin expliquera tout, répondit Jacques.

— Mais où est-il?

— Ici près, dans sa sépulture.

— Quoil il est mort! peuples, pleurez! Quand reverrez-vous un sage qui lui ressemble ?

— Il est enseveli I Mais sa sagesse en est deux fois plus grande.

— Allons donc le visiter. »

Le soleil, à ce moment, jaillissant du bord d*un nuage noir, versa une cascade de flamme sur les armes blanches d'Arthus ; l'horizon en fut ébloui.

A ce signe, Merlin reconnut de loin le Monarque "âes Bons qui s'avançait lentement, dans sa gloire, entouré de ses féaux. Pour la première fois, la tombe lui pesa. Il eût voulu s'élancer, hors de la tour funèbre, dans la campagne fleurie, au-devant de celui que, vivant ou naprt, il avait toujours aimé comme son roi légitime.

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Trop impatient, il ébranla sur leurs gonds les portes d airain qui le séparaient des vivants. Mais son clTort fut inutile. Il en gémit sourdement, sous la terre.

Alors il se résolut à faire au roi le meilleur accueil qui se pouvait dans Tenceinle de la mort. Pour cela, il commanda à Viviane et à son fils de tresser en toute hâte des guirlandes dont il couronna les soixante soupiraux de sa demeure. Lui-iiiôme, il lâcha nombre d oiseaux, à la double paupière, qui tous portaient au col cette devise :

« La mort est demeurée fidèle au sommeil. »

En même temps, il hissa au haut d'un pennon sa bannière lumulaire, nuée des plus vives couleurs, lampassée d'or, qui flamboyait au premier rayon du jour, si bien qu'on la prenait de loin pour un joyeux arc-enciel. Combien il eût souhaité présenter le premier au Roi de l'Avenir le pain, le vin d'honneur et les clefs de sa demeure I Mais il n'y pouvait songer en aucune manière. Tout ce qu41 put imaginer, ce fut de renouveler l'huile de la lampe enchantée, accorder sa harpe, avertir les niorts, faire résonner les lieux souterrains des fanfares du sépulcre, en sorte que le tombeau pavoisé se remplit d'une joie si profonde qu'elle rayonnait pleinement au dehors.

Ces préparatifs achevés, le roi attendu se trouva proche; et Merlin, ayant auprès de lui sa famille, le salua par ces mots :

«Je vous salue, grand roi Arlhus! Venez, venez, beau roi de la justice. Tout est vôtre, ici, parmi nous :

m MEKLÎN L'ENCllANÎEUtl.

A vous la tombe ; à vous aussi Tcnseveli. Beaucoup de rois, sire, ont passé sur la terre, beaux, jeunes, chevelus, amoureux de batailles. Ils venaient, triomphants, me demander conseil pour Tapparence, sourds au fond, impatients de me désobéir ; ils se retiraient, dans le deuil, chauves, ridés, boiteux, courbés sous les années. Vous seul, sire, avez gardé votre verte jeimesse. Combien peu vous êtes changé ! Le temps n'a rien pu contre vous. Tel je vous ai quitté à Lutéce, aux beaux jours de ma vie, tel je vous revois. » •

j A ces mots, Viviane et son fils laissent tomber sur le front du roi, en guise d'hommage, une blanche pluie de fleurs de pommiers, dont il se réjouit plus que de toute autre aubaine.

Touché de cet accueil, le roi tendit gracieusement la main vers Tenchanteur ; s'il Teût osé, il eût laissé couler ses larmes :

« Oui, c'est moi, Merlin! Que Dieu le garde en joie! Ta fidélité m'agrée et ne m'étonne point. Ton honneur s*est conservé sans tache dans ce sépulcre. Plût au ciel que nul n'ait failli plus que toi !

— Sire, merci. Depuis le jour où j'ai vu votre couronne, je n'en ai pas salué d'autres.

— fidélité antique I répliquait Arthus ; cœur d'or ! appui de ma maison 1 Combien il est doux pour un roi de retrouver un ami que ni l'adversité, ni le temps, ni le tombeau même n'ont pu changer !

— Cent fois, disait Merlin, j'ai craint de ne pas vous revoir» Je priais ici tout bas la mort de ne pas me fer*

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mer les yeux que je n'aie eu cette joie. « Fais, lui « disais-je, mort implacable, mort sacrée, fais que je le « revoie un jour, une heure seulement, à cette place, au « bas de cette tour; et je ne te dispute^plus cette portion « qui me reste de moi-même. » Voilà, sire, comment je lui parlais. Elle a été complaisante, et je la remercie. Ma seule peine, aujourd'hui, est de ne pouvoir faire en vos mains hommage-lige de mon sépulcre. Que ne puis-je, sire, moi troisième, vous héberger ici, au moins un jour, dans ma salle d'honneur, vous et vos preux, et vos amis^ et madame Genièvre, et Tristan votre neveu, et tous vos gens et leurs chevaux, dont j'entends d'ici les fiers hennissements I le souvenir en serait éternel. Excusez-moi, beau roi des justes. Ce n'est pas méchant vouloir, ni avarice de cœur. »

Et le bon Merlin pleura.

(c Console-toi, ami, lui répondit Arthus. Je sais que tu ne possèdes rien dans ce lieu ténébreux qui ne soit à ton roi. Mais tu peux encore me servir, d'un cœur loyal, dans la tombe où tu gis pour en sortir, un jour, à ton honneur. Explique-moi mes songes.

— C'est à vous d'interroger, répliqua Tenseveli.

— Écoute. Dans cette nuit sans soir ni matinée, ai-je donc tout rêvé?

— Il y a eu aussi quelque chose de réel, sire. Toutes les fois que Votre Majesté s'est remuée sur le côté, le monde ^'est renversé de fond en comble.

— Cela m'est-il arrivé souvent?

-*- Assez» .

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— Combien de fois dans la nuit?

— Vingt ou trente.

— Et si je remuais la tête, qu'arrivait-il'

— La France branlait son chef.

— Et si les bras ?

— Rome croulait.

— Et si les pieds ?

— La couleuvre lombarde se redressait et mordait le vermisseau germanique. Elle annonçait sa présence à ses*îpetils par ses longs sifflements.

— Si les jambes?

— Les marches d'Allemagne se prenaient à trembler.

— Quand je m'appuyais sur le coude?

— Le sanglier des Gaules aiguisait ses dents sur le roc.

— Quand je me dressais sur mon séant?

— Bretagne, Allemagne, Sicambrie, rejetaient le frein qui se fabrique en Italie.

— Etsi je soupirais?

— Vésuve, la Sicile tremblaient.

— Et si je m'écriais?

■— Le lion de la justice rugissait; et à son rugissement s'ébranlaient les tours des Gaules. »

C'est ainsi que Merlin expliquait les songes du roi Arthus, qui lui en montra tout son contentement. En même temps que le monarque, ses preux, ses cavaliers, ses gens de cour, se tenaient au bas de la tour funèbçe et disaient Tun après Tautre :

« Il est donc vrai, Merlin, que vous no nous trompiez pas en nous promettant le réveil?

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— Gens au cœur dur, vous me croyez mainlenanl. Veillez vous ou dormez- vous?

— Certes, nous veilions. Mais, au nom du ciel, ne nous rendormez plus du long sommeil. Les rêves sont trop pesants. »

Ici, Jacques, après avoir longtemps hésité, osa interrotupre les courtisans; car une sourde envie le rongeait, et il ne put se contenir davantage.

« Je vois bien céans, dil-il, les barons et les preux et les gens de cour. Mais où sont mes compagnons de charrue que j*ai laissés dormant dans les élables? Où est le peuple assoupi des vilains? Pourquoi les a-t-on oubliés? Moi, j'irai les réveiller et leur chanter des aubades; ou bien le doux réveil n'esl-ilfait que pour les barons? »

Alors Arthus, voyant que la jalousie le faisait parler, sourit du sourire de la justice et répondit :

« Paix, ami! Regarde avec moi de ce côlé et guéris^ loi d'être envieux. Connais-tu ceux qui me suivent? »

Jacques regarda derrière lui. Il vit le grand peuple des vilains, qui sortaient grouillant de la glèbe, tous éveillés comme le roi, ébahiB, les yeux écarquillés. Ils semblaient n'avoir jamais dormi du dormir d'airain. A cette vue, il se repentit d'avoir montré tant d'envie et - jura qu'il s'en corrigerait.

La terre aussi sortit de sa torpeur ; les fleurs auraient eu honte de paraître assoupies, les papillons quittaient leurs linceuls, les serpents changeaient de peau.

Ce qui fit que la renommée de Merlin fut alors au comble. Il retrouva en un moment toute la faveur qu'il

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