‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 17 sur 177 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

Que veux-tu? on ne change pas son être à sa fantaisie. J*ai eu tort d attendre de toi ce que tu ne peux ni donner ni partager. Je comprends trop tard aujourd'hui pourquoi tu me suppliais toujours de t*aimer comme les fleurs s'entr'aiment; car, disais-tu, le souflle de mon coçur te dévorait conune le vent du désert. Et, stupide que j'étais, je voyais là une raison de m'enflammer davantage. J'adorais sur tes lèvres le souflle immaculé des. roses matinales, sans voir que ton âme paresseuse ne demande qu'à. végéter. Oh I quels combats dont tu n'as pas même l'idée! j'appelais retenue, sainteté, virginité ce qui n'était, chez toi, qu'impossibilité d'aimer.

Allez, Viviane! vous pouvez beaucoup de choses; vous pouvez, je crois, écrire dans les nues ; vous pouvez apprivoiser les aigles, changer en gémissement le ricanement de la mer de Bretagne ; mais vous ne saurez jamais ce qu'il y avait dans un seul battement de ce cœur de Merlin, que vous avez écrasé sous vos pieds.

Après tout, vous aviez certainement raison de me vanter les sentiments des fleurs et de me les donner pour modèles. Je les crois beaucoup mieux faites que moi pour répondre à l'idée singulière que vous avez prise de la félicite. Elles ont, dit-on, une douceur incorruptible, mêlée d'un peu de banalité qui ne semble pas vous déplaire. Leurs désirs sont sages, tempérés de rosée. Je vous assure que leurs baisers ne brûleront pas vos lèvres. Soyez donc heureuse, Viviane, comme je le désire sincèrement. Éprenez-vous de quelque beau lis

qui saura satisfaire à tout ce que vous semblez désirer et même rêver.

Croyez-moi, il n'est rien de plus noble, de plus suave (je me sers de vos propres paroles), qu'un amour de ce genre. Et si, par hasard, cela ne vous suffisait pas, si quelque grande et sublime passion s'éveillait dans votre cœur, je ne vois point du tout pourquoi vous n'épouseriez pas ce Phébus qui, d'ailleurs, ne vous a pas trop menti sur sa généalogie non plus que sur sa lyre ; pourtant, je l'ai obligé de la briser, après l'avoir vaincu publiquement dans le combat du chant. Ce point excepté, il a, ce me semble, tout ce qui est nécessaire à votre bonheur. Il est beau! dites-vous... Mon Dieu! je n'en doute pas et je ne prétends pas lutter avec lui à cet ^ard.

Eh bien, Viviane ! épousez-le. Oui, le mot est prononcé. Sortez des vaines illusions; voyez-vous, enfin, vous-même telle que vous êtes. Vous pensiez aimer la poésie : il n'en est rien. Ce que vous aimez, c'est le vide. Ce Phébus, déjà sur l'âge, vous convient, vous dis-je. Il ne vous accablera pas des flammes inextinguibles de son cœur. Il vous laissera bercer en paix les oiseaux endormis et vaquer à vos autres occupations. Épousez-le donc si vous n'aimez mieux être nonne et entrer au couvent. Mais je préfère mille fois de vous savoir mariée ; j'en serai moi-même beaucoup plus tranquille.

Dans quel aveuglement ai-je vécu jusqu'ici! Enfin, mes yeux s'ouvrent ; je me réveille des songes qui m'ont trop occupé. Encore une fois (je ne pourrais trop le re-

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