‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 170 sur 177 · LIVRE XXI Y. i · texte numérisé non relu

LIVRE XXI Y. i

Je vois seulement que la douce lumière du jour perdue et retrouvée les a enivrées d'une joie aveugle ; déjà elles se seraient perdues une seconde Ibis, et elles auraient repris le chemin de la nuit, si le prophète, sans les consulter, n'était monté sur leur char.

Lui-même il les conduit, par le meilleur chemin, sur le seuil cntr'ouvert de sa sépulture, jusqu'à ce qu'elles se soient accoutumées de nouveau à la lumière éblouissante des vivants. Alors il referma derrière elles la porte de son tombeau, il y mit une large pierre qu'aucune d'elles ne pouvait soulever.

En vain la lassitude, la coutume, la paresse de cœur, la peur du lendemain, leur rendirent par moments le goût du sépulcre ; il se trouva fermé : elles ne purent y rentrer.

La première chose que le conducteur des peuples leur enjoignit, sitôt qu'il les vit affranchis de la tombe, fut de se rendre devant le noble Arthus. Celui-ci les reçut, le front riant, avec la majesté sereine qu'il avait rapportée du vestibule de la mort; ils se confièrent mutuellement quels rêves ils avaient eus pendant la nuit qui s'était amassée sur eux ; tous se trouvant meilleurs, sans trop de gloire, n'insultaient plus que les ténèbres.

Arthus s'étonnait que sa profonde blessure fût fermée; il aurait voulu demander comment son sang avait cessé de cx)uler. Les peuples les plus navrés mettaient aussi, comme lui, la main sur leur plaie. Ils.se .consultaient entre eux my ce qui leur était nriiyé. Etait-ce ufip

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dëraillance subite? Était-ce un sommeil, un songe? Étail-ce la mort?

Chacun regardait son plus proche compagnon de funérailles, et s'étonnait de le trouver vivant. Tous pressentaient que Merlin avait fait ce prodige pendant qu'ils étaient ensevelis. Mais nul d'entre eux n'osqi dire de sa blessure : « Se rouvrira-t-elle jamais?» Le penser seulement, c'eût été mourir une seconde fois.

Les choses ainsi ordonnées, Merlin alla s'asseoir sur le seuil de son tombeau; et, le fouet à la main, il en chassait les nations, à mesure qu'elles reparaissaient pour s'y engloutir. Voyant même que plusieurs d'entre elles trompaient encore sa surveillance, et que nombre de gens leur conseillaient froidement d'aller se reposer dans la mort, il prit le parti le plus sage, celui de détruire de sa propre main son sépulcre, déjà fort miné et vermoulu, presque croulant, lequel ne pouvait plus servir que d'abri dangereux aux gens de nuit et de rapine.

Avec Faide de ses compagnons, dont le nombre se grossit de tous les gens de bonne volonté qu'il put rencontrer, il démolit patiemment, lui du dedans, eux du dehors, pièce à pièce son sépulcre ; mais non pas sans

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nverlir de loin les passants quand tombaient les grands murs. Il laissa debout une rocaille assez semblable à la Tourmagne de Nimes ; bientôt, cela lui parut trop encore; il ne laissa qu une pierre où il venait s*appuyer à la tombée dû jour; ayant d'ailleurs fait planter alentour quelques arbres touffus, noyers, sycomores, platanes, marronniers, tulipiers, arbres de Judée aux grappes de (leurs rouges de feu . Car il avait rapporté du tombeau Tamour des beaux ombrages ; seule chose à quoi vous eussiez reconnu qu'il avait été enseveli.

Dans ce lieu préféré, il aimai^t à fouler du pied sa pierre tombale, et à se souvenir de ce qu'il avait dit et fait dans le sépulcre. C'est là qu'il donnait rendezvous à ses amis et qu'il jouissait le plus en paix de ses travaux. Car il n'avait pas besoin de parler. A ceux qui venaient chercher quelque espérance, le lieu, la pierre brute parlaient assez pour lui.

Rien ne lui plaisait plus que la surprise naïve des bonnes gens et des peuples nouveaux qui passaient près de là. Il n'y en avait pas un seul qui ne demandât :

« Où donc est le tombeau de Merlin? L'entrée était ici, et il s'étendait au loin dans le pays alentour, et nous n'en voyons plus de trace. Merlifi a-t-il emporté son sépulcre comme une tente, ou comme la maison roulante d'un berger? »

Alors ils avaient peur et commençaient à fuir. Bientôt, ils tournaient la tète, et se ravisaient; puis, découvrant dans la lumière étincelante du soir, Merlin assis et souriant sur un débris de pierre tombale,

entre Viviane et son filsi les peuples réveillés se prenaient par la main, et faisaient, en dansant, une ronde immense autour de lui.

Aux plus pauvres, il donnait toujours quelques-unes des épargnes qu'il avait faites dans la mort. C'était quelque manteau, quelque diamant vierge encore, ou une provision de bouche, ou un cordial à réveiller les trépassés. On recevait tout avec plaisir.

Et chacun était ravi de voir combien il est aisé à une flme libre d'user et d'abolir son tombeau.

«Vous êtes donc un Dieu ou fils de Dieu?» dit Jacques à Merlin dès qu'ils se retrouvèrent seuls. Il eût voulu l'adorer et faire de lui une quatrième personne de son Credo. ^

Il se fit même en secret un petit exvotOj ou simulacre de plomb qui représentait assez grossièrënient, il est vrai, lesagfe ïerlin sous la figure d'une petite divinité rustique, bocagère; et il suspendit celte amulette dans les décombres d'une chapelle antique, consacrée autrefois aux nymphes. Ayant allumé deux lampes d'argile, il mit auprès deux, grains d'encens.

Merlin, qui s'aperçut bientôt de ce culte grossier, lit tout au monde pour obliger Jacques d*y renoncer. Il np

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pouvait souffrir que son serviteur le prît pour un Dieu ; et il s'en expliqua d'un ton qui ne p.Tmcttait pas la rési>tance :

« Me confondras-tu toujours, s'ôcria-l-il, avec l'Invisible, avec le seul vraiment sage, vraiment grand? Si j'ai de lui une étincelle, suis-je, comme lui, l'^lernelle lumière?Âli! quej'en suis loin, monami! Je sais bien que par cet ex-voto (tu aurais pu, en conscience, le tailler un peu moins grossièrement) tu croyais m'honorcr. Mais, outre que la matière en est vile et le travail barbare, sache donc (puissé-je n'avoir jamais à le redire! ) que par là, tu ne fais que m*bumilier, en me confondant avec tous les génies forains qui ont trompé.ta bonne foi. Tu veux, m'bonorer, dis-tu! et lu ne vois pas que tu me crucitîes à celle image de plomb, comme si j'avais fail un vol au seulsa^e, au seul digne, au seul voyant, auprès duquel toi et moi ne sommes que poussière! Les choses que je fais t'élonnent, ô mon fils! Il n'est pas besoin d'êlrvi un Dieu pour les faire. Un jour, si tu suis mes conseils, tu les feras toi-même, et mieux que moi peut-ôlre. La magie n'y est pas toujours nécessaire. Mais il y faut, je l'avoue, plus de cœur que l'on n'en montre communément, même dans les temps où nous sommes. »

Ayant parlé ainsi, il éteignit les deux lampes, et rendit l'encens à la terre.

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Dans ces cntrefailes, Jacques ne désirait rien taùt que de rentrer à son village ; il en reçut le congé; et le cœur fut près de lui manquer, lorsqu'en arrivant dans la soirée, il vit fumer les toits de chaume par-dessus les laillis qui bordent la Cran, Il cherchait le sentier le plus court; mais l'herbe drue Tavait couvert depuis longtemps.

Instruits de son retour, ses meilleura amis vinrent à sa rencontre au delà du ruisseau; et les premiers qu'il aperçut, en sortant des halliers, furent Polonius le Blond, Jonalhan le Yankee, Jean l'Anglais, avec lequel il s'était réconcilié, Gauthier de Gascogne, Gustin le Bressan, toujours en sabots, Pancho TAraucan, Tobie le Noir, Herrman le Teuton, Zerbino le Lombard, Stéphan le Roumain, Marco le Serbe, beaucoup d'autres encore. Ceux-là furent les premiers qui le baisèrent au visage.

Après eux des peuples entiers se disaient sa famille. Ils le firent passer sous des arcades de fleurs où le festin était dressé. Tous ensemble, vous eussiez dit des frères.

Tout ce qu'il y avait, dans le pays, de bergers, carats, joueurs de musettes, de chalumeaux, de cornemuses, étaient assemblés et lui chantaient des noêls.

Où était sa cabane et son toit de chaume? Le chaume

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se trouva dispersé et la cabane en ruine. Mais chacun voulut l'aider à la relever ; il n*y eut au loin, alentour, personne qui n'y portât au moins une pierre. On y mit un toit d'ardoise, deux escaliers tournants sur les côtés, et, au bas, deux acacias à parasol.

Mais lui, la visitant tristement, disait : « Où est ma mère ? où sont mes soeurs? qu'avéz-vous fait de tous mes frères? » Et ne les voyant pas, il pleurait. Une porte s'ouvrit. Il les vit tous entrer qui semblaient s'éveiller; et sa Joie fut si grande, qu'il en pensa mourir.

Son chien, aussi, sortit du hallierct vint lui lécher les pieds j il ne mourut pas, comme celui du bon Ulysse, en revoyant son maitre. Au contraire, il rajeunit, et le suivit encore maintes fois à l'ouvrage.

On tâtait ses habits, sans se fier à l'apparence. Etait-ce lui, grand Dieu ! On l'avait cru si longtemps ou mort, ou égaré, au moins enseveli. Chacun voulait savoir de lui ce qu'avaient dit Arthus et Merlin, pendant qu'ils avaient disparu du monde; et il le racontait non en patois de Bretagne, ou de Bresse, ou de Savoie, mais en français de Paris que tous entendaient ; et ses anciens compagnons disaient :

« Jacques 1 est-ce toi, Jacques? Reviens-tu de l'enfer? Tu parles mieux qu'un Roi. »

411 MEULLN L'ENCUA74T£IU.

Il est \rai qu'instruit enfin par tant d'aventures, par les conversations entrecoupées d'Arthu?, par la vue de Merlin échappé du tombeau, Téducalion de Jacques était plus qu'ébauchée. Vous-même, vous eussiez eu peine & le reconnaître.

Quoiqu'il n'eût pas vécu dans le sépulcre, il en avait vu Tombre; et il avait contracté quelque chose de la clairvoyance des sages. Ses yeux, nagiière myopes, toujours demi-fermés et clignotants, s'étaient enfin ouverls à la lumière du jour; et comme ils étaient naturellement grands, larges, bien fendus sur les bords, sa pliysionomie s'en trouva toute changée, à son avantage. Outre que son front était plus serein, ses joues mieux nourries, sa chevelure mieux démêlée, sa barbe moins épaisse; ce qui joint à sa démarche plus assurée, à sa haute taille dont il ne perdait plus un pouce, fit de lui un homme nouveau, lequel n'avait plus rien de commun, que l'ancienne probité, avec l'homme ou Ihomuncule qu'il avait été si longtemps.

Pendant la léthargie d'Arthus, il avait essayé plus d*une fois, par désœuvrement, la couronne sur sa tète; il s'était accoutumé à la porter aisément, simplement, comme un chapeau de berger. Souvent il la gardait, sur sa tête, en faisant son ouvrage^ quelquefois même

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