LIVRE XXIV
pressoir ; et le démon rubicond des vendanges, surpris, lié, gémissant, torluré, écrasé sous la pierre, versait dans la cuve, des torrents de sang vermeil.
Cependant, au bout d'un sillon, gisait à terre, dans rherbe neuve, le père de Merlin; il soulevait sa tête blanchie à travers Tivraie; et voyant, dans la vaste plaine, hier encore maudite , Tarbre bourgeonner, la vigne fleurir, la moisson jaunir et la terre amoureuse, sous les- guirlandes de pampres verts, il répétait : « Jacques! voilà mon châtiment; c'est moi qui me Tinflige. )j
Jacques se maria, non pour agrandir son bien, mais parce que la fille de Jonathan lui plut. Pendant la cérémonie du mariage, le pinson caché, dans la feuillée, chanta si haut qu'un peu plus, il eût couvert le oui des épousés. Le ciel l'entendit, et Jacques eut plusieurs fils ; tous beaux de visage, tous grands de cœur, de courage et d'audace: Lui-même, il leur apprit à lire dans le livre de Merlin.
A la fin de sa journée il aimait à s'asseoir au bord de la mer de Bretagne, sur le cap le plus avancé où le soleil se couche; et là il conversait, par delà l'Atlantique, avec son ami Jonathan le Yankee, assis en face de lui, dans les savanes, sur le bord opposé du grand Océan, En un
418 MERLIN L'ENCllANTEUIî.
clind'œiU leurs paroles traversaient la mer profonde. Etaient-elles portées par les albatros, ou par les dauphins, ou par les vents? Sanshausser la voix, ils s'entendaient d*un monde à Tauti e.
Ils s'entretenaient des travaux du jour, moisson ou fenaison, quelque peu de négoce. Ils s'enquéraient de leurs familles et des fils de leurs fils. Quels peuples nouveau-nés, encore vagissants entendait-on dans le berceau ? Quel grand souffle d'en haut passaitsur leurs tètes? Quels songes avaient-ils .eus, la nuit démise, heureux ou malheureux? Fallait-il s'assister? Un mot suffisait. La mort se levait-elle entre eux, ils s'aidaient d'un soupir.
Par là se réalisa la prophétie du livre de Merlin : « L'homme conversera avec Fhomme des deux rives opposées de l'immense Océan. »
Les jours coulant ainsi semblables l'un à l'autre, le temps vint enfin du triomphe de Merlin. Quand tout fut pféparé, Jacques alla quérir les chçvaux aux pieds de bronze qui paissaient dans les étangs. Trois jours, il leur fit litière d'herbes magiques et de verveiïie ; puis, eux bien repus d'orge fraîche et dorée, il les attela au char de Merlin il