‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 24 sur 177 · LES JEUX · texte numérisé non relu

LES JEUX

Véritablement, lecteur, tu as raison de te plaindre de moi ; et s*il n est pas trop tard, je vais réparer immédiatement ma faute. Tu veux, avant tout, un esclave, au moins un courtisan dans Tauteur qui sollicite ta faveur. Rien de plus légitime. Et moi, pourtant, je n*ai jamais suivi tes fantaisies, caressé, comme je le devais, tes caprices souverains. Au contraire, le plus souvent je t'ai conduit où tu n'avais aucun désir d'arriver. Moi, moi seul, j'ai frayé ma route à mon gré, sans te consulter ni craindre de me brouiller avec toi pour toujours; tant la liberté m'était douce alors ! Je ne Taurais pas changée contre le trOne du monde.

Il est temps de renoncer à des pensées trop altières. Je le sens, je l'avoue, lecteur. Vois mon repentir; s'il est tardif, il est du moins sincère. De ce moment, je dépouille le vieil liomme ; je change comme toi de couleur, de sentiments^ d'idées, de drapeaux, et défère en tout à la moindre de tes volontés. L'expérience t'a changé, dis-tu? — Moi aussi. — Tu es converti d'hier? — Moi aussi. — Te voilà sage, enfin ? — Moi aussi. — Veux-tu changer encore? Soit. Je me conforme d'avance à chacune de tes métamorphoses, dussent-elles surpasser celles de Prêtée. Feu, eau, terre, je te suis aisément sous ces masques divers. Il n'y a qu'une chose que je te prie de m'épargner. Il me serait absolument impossible de me métamorphoser en reptile.

Pour tout le reste, je te donne aujourd'hui d'une manière formelle le gouvernement de ma pensée. Tiens I prends les rênes. Voici le frein argenté que je t'invite à serrer de plus près, et si, comme je n'en doute pas, tu veux te servir du fouet, voici les lanières encore neuves. Sois le phaéton de ce char qui n'est encore qu'à moitié de sa course. Ramène dans le chemin banal ce quadrige trop ambitieux. Choisis la route, le sujet, les personnes. DisI parle! commande I où te plait-il d'aller! Dans la voie Lactée? Ou, comme je le suppose, dans les régions plus basses? C'est à toi d'ordonner, à moi d'obéir.

Pour te prouver que ce ne sont pas des mots hypocrites destinés à te leurrer encore, je m'enchaîne désormais à l'imitation des bons modèles : Virgile, le cinquième

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