‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 25 sur 177 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

livre de l'Enéide, Tépltre aux Pisons; voilà, je pense, une voie sûre et des noms qui t'inspireront l'envie de connaître la suite de ce récit. '

Depuis le retour de Merlin, sa sombre tristesse n'avait point échappé à Épistrophius. Le noble roi des ruines entreprit de la dissiper; et comme il vit un jour notre enchanteur, la tète baissée, plus rêveur qu'à l'ordinaire :

« Vous voulez, luijdit-il, étudier les mœurs des esprits des ruines. Merlin, bénissez votre étoile. Il se présente pour vous une occasion incomparable. J'apprends que les jeux Néméens vont être célébrés dans quelques jours. Aucun des grands rois de notre famille et de leurs conseillers n'y manquera. Nos peuples aussi y seront rassemblés comme la poussière que l'on balaye dans l'aire. Vous pourrez les observer là tout à votre aise.

— Des jeux, sire, interrompit Meriin avec un soupir I Ils ne sont pas faits pour moi. Je les attristerais.

— Nullement. Ulysse, malgré son désir de revoir Pénélope, n'a pas laissé de se mêler aux jeux du ceste; Énée, malgré son amour pour Didon, a pris plaisir aux jeux des fils d'Évandre. De même, vous...

— N'achevez pas, sire, dit Merlin. J y serai. Il suffit que vous l'ayez ordonné. »

C'est par la porte d'Arcadie qu'ils sortirent de la superbe Mavromati, dans le même ordre et avec le même équipage que j'ai décrits plus haut. Au delà des marais de Stényclare, ils conmiencèrent à gravir une des pentes

du Lycée par de menus sentiers qu'avaient tracés les faunes.

Un orage les surprit. Ils s'égarèrent. Par bonheur un centaure vint à passer; et la pluie dégoûtant de sa barbe touffue, il s'arrêta pour l'essuyer; puis, sans attendre qu'on l'interrogeât, il leur montra le chemin, le bras tendu, avec un hennissement de joie sauvage auquel répondirent les centauresses. Au bruit de ces hennissements arriva Palamède, couronné d'une ronce. Ce roi conduisit les voyageurs dans sa vaste cité de Lycossure.

Il avait encore quelques soubassements de murailles dont il s'excusa. Ce n'était point, disait-il, paresse ni défaut de zèle, s'il n* avait pas mieux nettoyé le sol. Mais le lieu était désert, fort boisé, les matériaux rebelles : fl( Après tout, de ces immenses murs dont nous parlent les ancêtres, il ne reste guère que les blocs que voici. Ils serviront de sièges à mes hôtes. »

Épistrophius l'embrassa, le consola, le loua même. Il répondit que, bien loin d'avoir aucun reproche à lui adresser, ce qu'il voyait dépassait son espérance. On s'endormit près d'un petit feu de vieilles souches. Cependant les filles du noble Palamède bercèrent leurs enfants qu'elles tenaient sur le foyer, au risque de les noircir de Aimée ; et, pour répandre le sommeil, elles chantèrent à demi -voix en alternant des hymnes très* doux, tels que peuvent en imaginer des esprits des ruines. A ces hymnes répondirent les miaulements des chacals, dominés par l'appel solennel du hibou dans les forêts sonores. Jacques trouva en ce lieu-là une sarcelle

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qu'il prit au lacet ; il en fit son régal en secret et celui de son maître.

Quant à la manière de vivre en usage dans cet empire, ils trouvèrent, outre la poignée de cresson qu'ils avaient découvert en Messénie, une laitue en Arcadie, cinq olives dans la creuse Lacédémone, une racine dans le plat pays des Tégéates, une châtaigne d'eau chez les Mantinéens, deux oignons chez ceux de Mégalopolis, un crabe dans TArgolide, trois escargots dans la Corintliie, sans parler d'un fromage de chèvre oublié par un cyclope, probablement par Polyphème, dans sa cage d'osier franc, à Tenlrée des voûtes de Tyrinthe.

Je ne décrirai pas le reste du voyage. Sachez seulement qu'ils goûtèrent partout la même hospitalité. Mais je n'omettrai pas de dire qu'à Sparte ils couchèrent chez Hippolyte, duc de Crète, dans une colonne taillée en auge; à Mantinée, chez Évandre, duc de Syrie, dans un marécage ; à Mycènes, sur le seuil d'une porte entrebâillée et blasonnée ^ui conduit à la Maremme.

De là ils n'avaient plus qu'une demi-journée pour gagner les gorges de Némée; ce qu'ils firent au petit pas, en suivant un ruisseau où se baignaient une foule de fleurs, couleur de flamme, comme autant de feux follets. Le nom du ruisseau et des fleurs m'échappe en ce moment. Voyez Strabon, 1. FV, édition d'Oxford.

Ils venaient de gagner le sommet de la montagne. A leurs pieds, ils aperçoivent la multitude innombrable des esprits et génies des ruines qui se pressaient dans le val de Némée. (Figurez-vous la forme d'un stade à

rextrémité duquel surgissaient encore quatre ou cinq colonnes d'un temple.) Nos voyageurs reconnaissent avec regret que les jeux ont déjà commencé.

Épistrophiusne put s'empêcher de montrer un peu de dépit de ce qu'on ne l'eût pas attendu.

<c Que voulez-vous, disait-il à Merlin? Us ne respectent rien, pas même l'étiquette. Mais ce défaut est une de leurs qualités. Peut-être sans cela seraient-ils impuissants. » •

En même temps qu'ils descendaient dans la vallée, il reconnaissait la plupart des rois, des princes, des souverains qu'il appelait ses frères, et il les montrait de la main :

« Oubliez, Merlin, vos chagrins; la fortune vous favorise. Car vous verrez ici nombre de princes qui n'ont pas accoutumé d'être ensemble. Regardez de ce côté, à ma droite. Celui que vous voyez assis sur une petite momie est Pandrasus, roi d'Egypte, le plus beau, le premier des génies des ruines, grand mangeur de peuples, robuste dans les armes, fameux par sa probité, en un mot, sans défaut, s'il ne s'était laissé envelopper de la peste de Sodome. Cet autre, qui est auprès de lui et qui porte la grande mitre étincelante de rubis et de saphirs, c'est Xerxès, roi des Ituréens. Ses ancêtres ont été brouillés avec les nôtres. Mais le temps qui arrange tout a éteint nos rancunes. Considérez ce beau vieillard aveugle, un rosaire à la main, qui me fait signe et me garde une place à ses côtés. C'est le puissant Teucer, roi de Phrygie... Mais, que dis-je? des plus lointaines

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