‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 27 sur 177 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

pouvoir se défendre de rougir en parlant. Mais bientôt, s étant assuré que ce qu'il entendait dans la foule était un hymne à l'hypocrisie, il le traduisit librement de la manière suivante dans une prose plus fidèle que les vers :

« Hypocrisie, déesse des esprits des ruines, aux paupières peintes de carmin, tu es la plus belle, la plus féconde, la plus secourable des immortelles! Qui jamais t'a vue deux fois sous le même visage?

« Ni Toiseau qui rejette son plumage d'hiver, ni le serpent qui change de peau dans le buisson épineux de nopal, ni Tarc-en-ciel qui enveloppe de son écharpe irisée la face éplorée du jour, ne peuvent t' égaler.

« Tu ne t'enfermes pas à Délos ou à Égine entre les murailles d'un seul temple battu des flots de la mer. Partout, dans chaque temple, tu te fais ta demeure.

« Les portes closes, la nuit, tu pénètres dans l'intérieur sacré, avec l'oiseau nocturne. Tu t'accroupis dans le sanctuaire, sur le parvis de marbre; et, quand l'aurore s'éveille, tu as précédé le dieu. S'il arrive, il est trop tard pour lui. Tu le chasses de son propre palais.

« Tes soupirs. Hypocrisie, s'entendent de plus loin que ceux du vent dans la maison dévastée d'Eole.

« Ton hymne est le plus bruyant de tous. Il éclate comme le marteau ardent sur l'enclume des forgerons qui réveille la cité endormie. »

Ce que Merlin discerna mieux encore, ce fut l'éloge des feuilles flétries et de l'ivraie pour insulter le fro-

m BIERLIN L'ENCHANTEUR.

ment. L'imitation était de même préférée à l'invention, le savoir-faire au génie, l'hiver au printemps, la mort à la vie. Mais rien ne Tétonna plus que le ton nasillard de l'hymne. Il ne put s'empêcher d'en faire la remarque à son plus proche voisin qui se trouva être i£thion, duc de Béotie :

« Pourquoi tous ici chantez-vous du nez les cantiques à la divinité?

— Belle question ! Ne savez-vous pas que c'est là le mode byzantin? Rien n'est plus religieux.

— Pourtant...

— Non, interrompit iEthion. Ne me parlez pas de vos voix jeunes, fraîches, évaporées, qui seraient une injure en face des ruines. Nous avons adopté et ordonné le chant nasillard parce qu'il a en lui une sénilité qui convient parfaitement à la décrépitude de nos empires.

— J'aurais dû le comprendre, » dit Merlin.

Ce dialogue fut interrompu au moment où se fit, sur l'autel, une offrande solennelle de toiles d'araignées.

L'hymne fini, les jeux recommencèrent. Ce n'était ni le ceste, ni la lutte, ni l'arc, ni la course, ni le disque, ni le grossier pugilat, ni le char fumant dans la carrière. Le premier jeu consistait h renverser une des colonnes du temple. Elle avait été élevée jadis par des mains grossières à la Bonne Foi.

Sertorius, roi de Libye, se présenta le premier pour disputer le prix. De ses bras nerveux il enlaça l'arbre de pieri-e* Longtemps on crut que la colonne allait fondre sur lui, et déjà les visages des esprits des ruines

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