LIVRE XIV
de la perfection. Il réussit fort bien à altérer la langue, mais, dans le reste, il échoua. On le vit prendre une espèce de guzla, à trois cordes, sur lesquelles il promena au hasard un petit archet. D'abord il avait l'intention sincère de n'assembler que des mots. Mais, soit le lieu, soit la circonstance, soit que la fatalité pesât sur lui, il se laissa entraîner à prononcer une vingtaine de vers, dans lesquels il y avait quelques images ingénues ou même énergiques de tètes coupées conversant avec les éperviers aux ailes d'or, le tout formant un ensemble plein à la fois d'inspiration et de grandeur sauvage.
a Arrêtez I s'écria Polictète que Tenvie dévorait. Arrêtez ! j'ai entrevu une pensée, un sentiment dans vos vers. »
iËthion s'en défendit avec indignation.
a Je n'ai pas eu la moindre idée, je le jure, poursui-
vait-il ; je n'ai pensé en rien.
— Si vous ne l'avez fait, repartit Polictète avec plus d'aigreur, vous l'avez du moins laissé croire. Il est trop tard pour s'en dédire.
— C est donc sans l'avoir voulu, » dit iEthion. Beaucoup d'autres s'essayèrent après lui. Aucun ne
fut plus heureux. Tantôt leurs voix s'élevaient comme une plainte du vent dans un champ d'asphodèles, tantôt un soupir sortait de leur poitrine, et même à leur insu. D'autres fois les paroles qu'ils prononçaient en souriant éveillaient malgré eux de lointains éxhos. Bref, nul ne put s'élever à cet idéal parfait du vide, du sonore, du précieux, qu'ils poursuivaient avec tant de zèle. Les
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mots, en dépit d'eux, avaient un sens dans leurs bouches. Aussi les concurrents, pleins de honte, durent se retirer au milieu des huées de la foule.
La journée, déjà fort avancée, se termina par la lecture solennelle qu'Hélicanus, seigneur de Tyr, fit de la grande histoire qu'il avait composée des dynasties des ruines. Depuis Hérodote, (î'était la première fois, peutêtre, que la Grèce assistait à une semblable fête de la parole. Tous se pressèrent autour de Thislorien. Il s'assit sur l'herbe fanée, et, tenant sur ses genoux le vaste volume, il commença ainsi :
« En ce temps-là les orties et les ronces commencèrent à pousser naturellement dans l'enceinte des temples ; les chardons se répandirent sur la face des royaumes, et ce fut une allégresse universelle.
a L'année suivante il y eut beaucoup de roseaux dans l'empire de Micipsa, et cette prospérité emplit de joie le cœur de chacun.
« L'année qui suivit fut plus favorable encore. Les murailles des villes s'écroulèrent avec un bruit harmonieux.
c< Après cela nouveaux progrès, dont tous les gens de
bien se réjouirent. A la place des hommes, les renards
•s'établirent dans Sparte. Le duc de Crète^n fit, dans la
citadelle, une chasse considérable, dont les vieillards se
souviennent encore.
a Enfin, la civilisation fut portée à son comble. Les vautours nichèrent àCorinthe, à Sicyone. Sagremor, roi de Byzance, nourrit, dans les combles du Parthénon,