LIVRE XIV
des éperviers aux ailes d'or, tels que les hommes de nos jours ont peine à les élever. »
Pour conclure, l'historien voua à rexécration de la postérité quelques esprits qu'il nomma par leurs noms, lesquels avaient essayé d'arrêter le sage progrès des ruines. Il montra, par une haute philosophie, combien est courte la sagesse des hommes, combien le fait accompli est toujours admirable, quelle calamité c'eût été pour le monde si, au lieu des ronces, on eût vu des peuples fleurir dans l'enceinte réparée des villes. Le cours des choses eût été interrompu, la fatalité contrariée, la nature violée, la majesté des ruines outragée...
« Où seriez- vous à cette heure? » s'écria-t-il dans un mouvement qui enleva tous les cœurs.
Après avoir fait entrevoir le danger, il montra le salut dans le génie tutélaire d'Epistrophius et de ses principaux conseillers.
Ainsi parla Thistorien. Il avait habilement promené les esprits de la quiétude à la terreur, de la terreur à la sécurité. Un enthousiasme dont on ne les eût pas c(us capables avait saisi les peuples des ruines. Des larmes de plaisir roulaient dans tous les yeux. Quand l'historien eut fini, l'assemblée transportée le couronna de feuilles de persil. Plus d'un esprit silencieux se tenait à l'écart, perdu dans une contemplation profonde ; et ce n'était pas seulement une basse envie qui les agitait, mais bien plutôt le désir d'atteindre à une gloire semblable.
74 5IKRMN L'ENCHANTEUR.
Pendant tjue les jeux faisaient oublier les heures, Merlin nourrissait de profondes pensées. Il avait attendu que la lassitude des uns, le dépit des autres, sans doute aussi la curiosité de fous, produisissent dans les esprits une diversion dont il comptait profiter pour exposer le sujet de son ambassade. Epislrophius lui ayant fait signe que c'était le moment de parler, il le fit en ces termes, non pas sans avoir invoqué d'abord le dieu inconnu dont il n'avait pu saisir le nom :
« Puissants rois et magnifiques seigneurs, je suis envoyé par le roi des rois, Arthus, pour nouer avec chacun de vous des liens de religion, de politique, de commerce et surtout d'amitié, car vous ne pouvez rester isolés plus longtemps dans ces déserts*
c< Regardez-moi, s'il convient à Vos Majestés, comme l'ambassadeur de l'avenir ; ce titre est celui qui répond le mieux aux instructions que j'ai reçues.
« Quel que soit l'éclat de vos fêtes, vous ne pouvez vous faire une entière illusion. Il y a parmi vous un commencement de décadence, faible, si vous le voulez, imperceptible au regard du grand nombre, mais qui, néanmoins, ne laisse pas de percer sous la magnificence de vos solennités. N'attendez point que le mal s'aggrave.