‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 32 sur 177 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Nous VOUS offrons ralliancé avec des dynasties jeunes, vivaces, qu'aucun malheur ne courba jamais. »

Il conclut en proposant aux rois assemblés de payer un léger tribut; dans le fond, il se contenterait, comme hommage, d'une pincée de poussière.

Tous les regards de l'assemblée s'étaient portés aussitôt siir Micipsa, roi de Babylone. C'était celui qui était réputé le plus sage. On attendait de lui qu'il répondit pour tous ; il se contenta de dire :

« Il n'est assurément personne de nous qui ne connaisse la gloire du grand Arthus. Dites-nous seulement 3'il possède beaucoup de ruines.

— Il n'en possède aucune, répondit' ingénument Merlin.

— Comment ! reprit Micipsa qui ne put cacher son mépris, et vous osez l'appeler le roi des rois !

— Il est vrai ; ses villes ne font que de naître. Vous ne trouveriez chez lui ni masures ni décombres. C'est un ordre tout nouveau dont rien ne peut donner l'idée. Figurez-vous un fleuve qui s'enrichit de mille rivières. Voilà l'image de son royaume.

— Ce que vous diles, murmura Micipsa, renverse toutes les idées connues. Vous appelez prospérité ce que tout le monde, jusqu'ici, a appelé désolation. Mais enfin, si Arthus est pauvre en ruines, il a du moins, j'imagine, en abondance de la poussièi c 1 1 des cendres d'anciens peuples?

— Non, dit Merlin; tout chez lui grandit, se développe. Où il n'y avait qu'un hameau, vous voyez le len**

76 BIERLIN L'ENGUANTEUIl.

demain une ville. Où il n y avait qu'une ville, vous trouvez le jour d'après un empire.

— Quel scandale ! et cet état de choses le satisfait I il le tolèfe ! Le moyen d'avoir rien de commun avec un royaume semblable 1 Ce doit être un beau désordre I

— La postérité en jugera I

— La postérité, dites-vous? Nous l'empêcherons de naître. »

En signe d'assentiment, la foule pencha la tête, et l'on entendait chacun dire à son voisin :

a Un empire sans ruines I

— Vous figurez-vous cela, je vous prie?

— Mais, de grâce, où siège donc cet étrange monarque? »

Tout semblait rompu sur ces paroles, et les cœurs allaient de plus en plus s'aigrissant, quand les filles d'Epistrophius s'approchèrent de Merlin. Elles s'appelaient Euphrosine, Théone et Thaïs. Toutes trois avaient brillé dans les danses qui avaient servi d'intermèdes aux jeux. La plus âgée, Euphrosine (c'était aussi la plus sérieuse), ne paraissait pas avoir dix-huit ans :

« Avant de nous quitter, dit-elle à Merlin, parleznous, seigneur, des jeunes gens de la cour d'Arthus. Passent-ils leur temps, comme les fils des esprits des ruines, à sommeiller dans les champs de bruyères? Sont-ils indifférents comme eux ? N'onl-ils des yeux et des oreilles que pour les hiboux et les renards auxquels ils ne font pas même la chasse? Enfin, consumentrils leurs jours dans la plus mau^de apathie, sans rien

Page 1