LIVRE XV
volcans. Les peupliers dltalie, entrelacés de vignes amoureuses, s'agitaient à mes pieds comme des Ihyrses. La cloche des Camaldules sonnait au loin comme pour les noces du printemps. La voile blanche épousait le flot bleu. Et moi, que faisais-je alors? Que de souhaits insensés se déchaînaient dans mon cœur? Descendu de la montagne, j'allais mendier un sourire de quelque belle, ou au moins d'une étoile ; et à peine Tavais-je obtenu ce sourire, je fuyais à grands pas, plein de terreur, comme si j'eusse éveillé un serpent ! Voilà la vérité. Tu vois que je ne dissimule rien.
Au milieu de cela, deux ou trois affections sereines, droites, honnêtes, que toi-même tu ne pourrais l'empêcher d'approuver. Ne parlons aujourd'hui que de Marina. Un frère n'a pas pour sa sœur une affection plus pure; jamais un mot que tu n'eusses pu entendre. Pas une seule caresse, hormis peut-être un baiser fraternel en la revoyant le matin. Des occupations rudes, positives, un père fort avisé, toujours présent, point de rêveries, point de soupirs; une seule fois une larme versée sur son front, mais elle allait périr. En un mot, rien de moins semblable à l'amour. Quiconque dit le contraire calomnie. Et pourtant le scrupule m'a saisi brusquement. Je l'ai quittée, pendant son sommeil, comme un voleur.
Je l'ai quittée à cause de loi, et aussi pour éviter les vils soupçons, les médisances ou même les commérages des cigales, qui, je ne le savais que trop, ne manqueraient pas de te porter d'autres nouvelles. Vois pourtant
à quoi tout se réduit. Ah ! que je le hais ce peuple babillard, altéré de mensonges, qui me noircit pour te flatter l
Maintenant me voilà seul dans Tuniversl J'ai brisé le cœur d'un enfant. J*ai fait couler des larmes divines, et tu ne m'en sais aucun gré.
Que te dirai-je des ruines d'Italie et de Grèce, et de tant d'empires que Je viens de visiter? Moi-même je suis une ruine au milieu de ces ruines. Moi qui, autrefois^ eus relevé si aisément d'une parole ce monde croulant^ (tu étais alors près de moi !), je ne savais, pour déguiser mon embarras, que siffler avec le vent d'automne, parmi les pierres amoncelées, comme cela m'est arrivé,, sur le seuil entr'ouvert de la porte de Mycènes. J'ai trouvé les cendres d'un petit feu de berger dans le tombeau du grand Agaraemnon (quelle occasion pour un magicien !), et à ma confusion je n'ai pu même réchauffer une étincelle sous ces cendres blanchâtres que la pluie avait, il est vrai, détrempées les jours précédents. Plusieurs personnes, qui venaient auprès de moi pour entendre les plus graves entretiens ou pour me demander de ressusciter les villes mortes (chose si aisée néanmoins!), ont été étonnées et presque scandalisées de ne pouvoir tirer de moi qu un soupir et qu'un nom. Aussi ce temps de ma vie a-t-il été le plus stérile. Ma renommée se perd ; eh ! qu'importe?