‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 51 sur 177 · LIVRE XYI · texte numérisé non relu

LIVRE XYI

tait dans le minaret et disait la prière d'Allah ; à quoi un cénobite chrétien, creusant une fosse dans son jar-. din, répondait : « Frère, il faut mourir. » Puis un hyjnne des Rig-Yedas s'élevait avec langueur du fond des préaux, porté par des voix argentines auxquelles s*ajoutait bientôt Faccent guttural des ulémas qui nasillaient un verset du Coran ; le tout finissait par se perdre dans la majesté du Te Deum romain, soutenu de la gigantesque basse-taille de Turpin.

Après cela un silence solennel se faisait dans Tabbaye. Le prêtre Jean se montrait à un balcon, au milieu d'une troupe armée de parasols ; d'une voix qui reten-* tissait jusque dans le moindre recoin du désert, il prononçait la prière suivante :

' «i Dieu qui te plais au bord du Gange, parmi les troupeaux de vaches rousses attelées au char de l'aurore ; toi qui jaillis dans le feu sacré que vient d'allumer le parsis errant près des sources de naphte ; soit qu'au sortir du désert tu te bâtisses ton temple choisi des pierres blanches de Sion, soit que tu aimes mieux te reposer dans l'ombre rafraîchissante des cathédrales, ou que tu te complaises à faire la veillée sur la tour des mosquées, au milieu des anges armés de flèches d'or; soit que tu aies été allaité par la vierge bleue dans le désert de Cobi, ou par la vierge de Judée, dans la crèche de Nazareth, donne-nous la paix, la lumière, la concorde et l'amour !

— Amen ! » répondait la foule.

Les murailles des différentes églises étaient recou*

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vertes de fresques peintes par les Raphaël et les Michel- Ange qu'avait formés le prêtre Jean. On admirait sur? tout un tableau qui décorait le grand cloître. Sur le premier plan était le petit Bouddha dans les bras de la vierge éternelle; il jouait avec Tenfant Jésus, et Marie, pleine de joie, semblait retrouver une sœur dans la vierge indienne et lui dire : ft Quoi ! vous aussi, ma sœiir, vous avez enfanté un dieu I » Un peu plus loin, sur les lieux hauts, Brahma souriait à ce spectacle; bercé sur un blanc nénufar épanoui, il abordait dans TÉden de Jéhovah, qui lui tendait la main et Faidait à monter sur le rivage. Cependant qu'Allah se plaçait au milieu d'eux, et en remettant pour toujours son cimeterre dans le fourreau, il les invitait lun et l'autre à se reposer sous sa lente surmontée d*un croissant dont l'ombre plongeait dans une source transparente.

Chaque jour les habitants de l'abbaye s'arrêtaient devant ce tableau et d'autres du même genre. En voyant l'union de leurs dieux, ils apprenaient à rester unis euxmêmes, et c'est là ce qui causait l'admiration de Merlin. Car il est à remarquei* que, pendant son séjour au milieu d'hommes si opposés d'origines et de croyances, ni rixe, ni malentendu, ni plainte, ni soupçon, ni figure chagrine, n'attristèrent un seul moment ses yeux ou son esprit. Il y avait, au contraire, entre tant de croyants, une singulière émulation à imiter ce qu'ils appelaient la réconciliation de l'Ëternel.

« Comment avez-vous pu établir cette paix? demandait chaque matin Merlin au prêtre Jean.

LI?RE XVI. m

— A force de patience, mon fils, » répondait le vieillard; puis il ajoutait :

« Les Romains sont ceux qui m'ont donné le plus de peine. Longtemps j'ai cru que je serais obligé de les renvoyer de Tabbaye. Maintes fois je leur en ai fait la menace. L'abstinence complète à laquelle je les aF réduits est venue à mon aide. Ils avaient l'habitude de commandée- J'ai dû leur apprendre à oublier qu'ils avaient régné. Tout cela ne se fait pas en un jour.

— Que ne venez-vous avec moi en Occident, mon père? On y a les idées les plus fausses sur ce qui vous concerne.

— Je le sais, Merlin. Mon temps n'est pas encore venu ; vous m'y précéderez. »

Si Merlin admirait la concorde qui régnait dans Tabfaaye, il en était tout autrement de Jacques, Cette paix profonde le scandalisait chaque jour davantage. Il ne put s'empêcher d'éclater au retour d'une cérémonie où le prêtre Jean avait expliqué lui-même les Yédas aux firalimanes, les Izeds aux Sabéens, le Coran aux musulmans, le Talmud aux juifs, l'Évangile aux chrétiens, le catéchisme aux Romains.

« Horreur! s'écriait-il. Si, du moins, les chrétiens faisaient ici là guerre aux hérétiques I s'ils couraient sus, la dague au poing, les uns contre les autres I Mais non; bons compagnons, sans soucis ni rancunes, ils vivent en frères, ils officient, ils prient^ ils adorent tous ensemble : n'est<;e pas là l'entrée de l'enfer? Je ne sais ce qui me retient d'aller arracher son turban et son

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Mton àu prètrè Jean qui, certainement, est le prêtre du diable.

— Ne connaîtràs-tu donc jamais que la violence? lui répondit Merlin avec douceur. Veux-tu payer par un crime Thospitalité si généreuse que nous recevons ?

— Mais si cette hospitalité est celle de Satan?

— Écoule-moi, poursuivit son maître. Assurément beaucoup de choses sont à blâmer parmi les esprits des ruines; et tu as pu voir que j'ai dit librement ma pensée, au risque de m'attirer la colère du puissant monarque qui règne dans ces contrées. Mais parmi tant de défauts, sur lesquels je me suis franchement expliqué, il est quelques qualités que nous ne devons pas méconnaître parce qu'elles sont enfouies dans la poussière; Telles sont leur sobriété (puisses-tu Tavoir toujours en mémoire, pour qu'elle te serve d'exemple 1), leur amour du silence, de la solitude, le petit nombre de leurs besoins, leur mépris du luxe (tu as vu quels palais leurs rois habitent!). Songes-y quand tu te plaindras de ta chaumière. Ce sont là de vraies vertus, Jacques, quoique ensevelies sous la cendre. Mais celle que j'estime le plus, retiens-le bien, c'est leur tolérance, puisqu'ils mêlent dans la même urne sacrée toutes les cendres ; et je ne verrais rien qu'à louer en cette affaire, si je ne les soupçonnais d'un peu d'indifférence, chose dont je remets à m'assurer plus tard. »

Ce discours ne réussit pas à persuader Jacques. Mais, par amour pour l'enchànieur, il consaoïtit à ne pas mettre le feu à l'abbaye. Les mages lui offrirent en don

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