MERLIN A VIVIANE
Ëden, jour de Pâques fleuries.
Non, Viviane, cette daté ne te trompe pas. Je suis au milieu de TÉden, dans ce jardin fameux que nos premiers parents ont perdu par leur faute et que je viens de retrouver. Près de moi est Tarbre du bien, plus loin Tarbre du mal ; ici, le premier berceau ; là, les quatre fleuves de délices. Mais, autant que le permet le trouble où je suis, je veux te raconter fidèlement ce jour unique entre tous les jours que j'ai vécus.
Comme je venais de traverser le mont d'Assyrie, entre la tour de Séleucie et Thélassar, je me trouvai si près de rÉden que je ne pus résister au désir de le voir de mes yeux. Nul ne voulut ou n'osa me servir de guide. Car les peuples n'osent approcher de cette enceinte bienheureuse. Ils sont retenus par la crainte et par lancienne renommée.
Mes compagnons eux-mémés refusèrent de me suivre. Je m'avançai seul, et n'emportai avec moi que ma harpe
m NERLIN L'ENCHANTEUR.
pour me défendre des serpents et des méchants esprits qui peuvent être restés couchés sous les épaisses broussailles dont ces lieux sont couverts.
L'enceinte est .encore presque entière, à la réserve de quelques endroits où la palissade a été dévastée par Tépée de âamme. Sitôt que je distinguai Tentrëe, je fus saisi de peur; je crus voir arriver à ma rencontre quelque esprit armé du glaive ; pour me préserver de ses coups, je tirai de ma harpe un de ces accords puissants que tu connais. L'écho retentit dans Venceinte sacrée. Mais nul gardien n'apparut sur la muraille ; j'entrai sans trouver d'obstacle, soit que les archanges aient ^quitté ces lieux en même temps que le premier homme, soit que la suite des siècles ait produit quelque négligence, soit enfin que la puissance de Merlin s'étende jusque par delà l'Éden et lui en ouvre les portes.
Je franchis le seuil. Dire quelles émotions nouvelles, inconnues aux enchanteurs et aux prophètes m'assaillirent en ce moment me serait impossible. Ce qui me frappa le plus, ce fut le silence. Quoiqu'il y eût autour de moi une multitude d'oiseaux, aucun ne fit entendre le moindre chant. Comme s'ils étaient encore épouvantés du souvenir des choses qui s'étaient passées dans ces lieux, stupéfaits, ils semblaient dire :
« Êtes-vous le nouvel Adam ? »
Des fruits pendaient au-dessus de ma tète ; je n'osai y toucher, tant je craignais de manger, par hasard, celui qui a perdu déjà un plus sage que moi.