‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 54 sur 177 · LITRE XVI · texte numérisé non relu

LITRE XVI

Tout était embarrassé de lianes et de vignes vierges. L'herbe haute avait crû sur les traces de nos aieux« Gomme je m'engageais sous les ombrages épais, je trouvai sur la terre une épée flamboyante abandonnée en cet endroit. Je m'en emparai pour me frayer un passage.

Chose étonnante! l'herbe touffue recouvrait môme les traces de l'Étemel, si bien que j'eus peine à les reconnaître, quoi qu'elles soient chacune au moins de dix coudées. Sitôt que j'eus découvert les vestiges de ces pas gigantesques, je m'appliquai à les suivre, et je tremblai jusque dans mes os. Sous chaque massif de verdure je craignais et désirais à la fois apercevoir l'hôte divin de ces lieux I Et que devenais-je lorsqu'à travers ]e bruissement des feuilles je croyais entendre une langue sifflante?...

Cette première crainte se dissipa quand je vis que personne n'apparaissait ; et les traces des pas me conduisirent vers un antre que les lions avaient abandonné. Combien les bêtes fauves qui passèrent près de moi, étonnées et muettes, me causèrent moins d'épouvante que, n'eût fait le murmure d'un esprit invisible I

Ainsi se passa le premier jour. J'errai sans repos, et c'est vers le soir seulement que je découvris le berceau de nos premiers parents. Je vis, oui, je vis la couche nuptiale où fut engendré le premier fils de l'homme. Elle était peu changée; les fleurs y avaient remplacé les fleurs. Les mousses odorantes s'y étaient renouvelées d*âge en âge ; et c'était le seul endroit qui ne por^

tât aucune empreinte de l'injure des ans et de la colère du ciel.

Quelles pensées, Viviane, en entrant dans ce berceau sacré ! Il semble fait pour toi, et attendre que tes pieds s'y reposent. Nous visiterions le monde entier sans trouver un lieu si digne de te faire ta chambre nuptiale. Pour moi (vois ma crédulité), cette idée m'assaillit avec une si grande force que je ne pus me défendre de croire que c'était là'l'endroit béni où mes yeux devaient te retrouver.

La fatigue m'ayant accablé, je m'endormis sur ces fleurs virginales; j'étais persuadé que je te reverrais, à mon réveil, là près de moi sous ces voûtes embaumées. Aussi, dès que mes yeux se rouvrirent, j'étendis les bras pour te saisir. Je te cherchai, je t'appelai. Quelle douleur de ne retrouver que moi ! Ce fut la première qui me saisit dans ce lieu de délices.

Quand j'eus perdu l'espoir de te rencontrer dans l'enceinte bienheureuse, le sentiment de Téternelle solitude me remplit tout entier. Au moment où je m'abandonnais moi-même, deux êtres vivants se présentèrent à mes yeux. Ah! que leur vue me fut à la fois douce et cruelle ! C'étaient deux vieillards, chargés d'années, que dis-je ! chargés de siècles, et qui s'étaient arrêtés prosternés devant l'entrée, sans oser la franchir. J'arrivai bientôt auprès d'eux ; dès qu'ils m'eurent aperçu ils m'adorèrent en se prosternant, et me dirent :

« le plus heureux des enfants de la terre, il vous est donc permis à vous seul d'entrer en ces demeures

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