‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 55 sur 177 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

chéries où nous avons connu la félicité et d'où nous avons été précipités par une &ute commune I

— Qui ôtes-vous, leur répondis-je, pour regretter avec tant d amour ces lieux où personne n'habite ?

•— Ces lieux, repartit le vieillard, n'ont pas toujours été aussi déserts. Mon nom est arrivé jusqu'à toi, mon fils ; car, qui que tu puisses être, je suis ton père, et voici ta mère Eve qui pleure à mes côtés. Chaque siècle nous venons à pareil jour respirer le parfum de cet Ëden sans oser en franchir la barrière. Le parfum des jours anciens nous fait renaître ; nous y puisons la force de supporter notre éternel labeur. »

Alors celle qui avait gardé le silence le rompit à son tour :

« mon fils, me dit-elle, puisque tu as pu pénétrer dans ces lieux, qui devaient être notre héritage, apprends-moi si tu y as retrouvé quelques traces de la félicité passée? As-tu revu notre première demeure? Les fleurs se marient-elles encore aux fleurs sur la couche nuptiale où je reçus la première parole de celui qui m'accompagne dans la douleur, après m'avoir accompagnée dans la béatitude? La même odeur d'encens s'exhale-t-elle de l'arbre résineux? Les cascades de délices s' échappent- elles encore des bassins où je vis pour la première fois mon visage? L'arbre funeste, aux fruits d'or, que je ne peux nommer... »

Elle allait continuer ; mais une rougeur subite couvrit son visage; et, tombant dans les bras de son compagnon, elle cacha sa honte. Tous deux pleurèrent en même

temps, quoique leurs yeux semblassent être épuisés de larmes.

A cette vue, je me hâtai de répondre :

« Eve, ô ma mère, laissez-moi baiser vos pieds. J'ai visité rÉden. Les fleurs s'y souviennent de vous; elles ont gardé la mémoire de votre félicité. Les gazelles que vous avez ncflirries se souviennent des noms ^ue vous leuravezdonnés. Venez, suivez-moi, ô ma mère. Rentrez avec moi dans Tenceinte bienheureuse. »

A ce moment jq tirai un accord de ma harpe. Tous deux furent ébranlés, ils s'apprêtaient à me suivre; mais presque aussitôt ils frissonnèrent de tout leur corps, et eh s'éloignant ils me dirent :

« C'est assez que nous ayons entendu les paroles de celui qui a revu l'Éden ; une plus grande joie n'est pas faite pour nous. »

Et comfne si la seule pensée des lieux aimés eût déjà rassasié leur cœur de trop de joie, ils se retirèrent. Pour moi, je restai seul dans le paradis terrestre; les habitants du ciel ni ceux de l'enfer ne tentent plus de s'en approcher.

Telle fut, Viviane, la rencontre que je fis de nos premiers parents ; elle m'a laissé le cœur plein d'angoisse, si bien que j'hésite maintenant à t'attirer vers ces lieux, tout divins qulls me paraissent. Le souvenir d'une si grande infortune ne nous suivrait-il pas jusque dans le bocage d'Éden? Nous-mêmes, sommes^nous assez ingénus pour ces lieux ingénus I Cette vie printanière de nos premiers parents nous suffirait-elle? Que de besoins, hélas ! que

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de désirs nouveaux sont entrés dans nos cœurs et qu'ils ne connaissaient pas I Quel supplice de se sentir dans l'Éden et d y trouver l'enfer I Déjà cet horizon me semble trop étroit ; il me pès^, il m'oppresse de tous côtés. Mille épées flamboyantes s'allument dans mon cœur. Le croirais-tu? j'ai hâte de sortir de ces lieux où fes infortunés que je viens de quitter brûlent de rentrer au prix de mille vies. Il est donc vrai que le cœur des enchanteurs est insatiable. Le paradis terrestre ne peut rien pour le combler I...

...Malheureux! qu'allais-je faire! où ai-je failli t' attirer, Viviane? Cet univers n'est-il donc qu'un piège sous les pas des prophètes?... Comment achever ce qui me reste à dire, et que vas-tu penser de moi? Au momeqt où je revenais vers le bosquet de délices, un serpent s'est glissé devant moi, la tète droite, sous les chèvrefeuilles. Je me suis mis à sa poursuite. J'allais l'atteindre de l'épée; mais il s'est retourné vers moi, et m'a dit d'une voix douce, peut-être ironique :

<c Prenez garde^ mon fils; voulez- vous tuer vôtre père? »

Sur cela il a disparu.

Lui mon père! moi sa postérité! Que veut-il dire? Quels abîmes se rouvrent devant moi ! Ainsi c'est dans l'Éden que j'ai trouvé l'enfer... Non, non, Viviane, je lui montrerai que je ne suis pas son fils.

YIYIANE A MERLIN.

Plus loin! plus loin, Merlin! Eh quoi! vous arrêter si lot! Y songez-vous? Le bonheur digne de vous est beaucoup plus loin, vous dis-je ; il ne peut se trouver qu^au bout de la terre.

En vérité, votre paradis abandonné, dévasté m'a fait peur. Qu'y ferions-nous? Tout me consterne en y pensant. Avez-vous bien pu désirer un moment vous enfermer dans ces ruines de la félicité perdue? Quoi! recommencer ce songe évanoui de TÉden, et voir, au bout, la même èpée de flamme, le même serpent, la même porte d'airain qui s'ouvre et se ferme pour toujours ? Vouliez-vous faire de moi une Eve maudite, sans l'ignorance du lendemain? Non, non ! c'est par delà ce vieil Éden détruit que s'élève l'édifice de la félicité inconnue dont votre cœur a soif.

Continuez donc votre marche triomphale. Mais gardezvous de revenir parmi nous sous nos froides brumes de Bresse et de Bretagne. Une âme brûlante telle que la vôtre a besoin d'un ciel de feu»

N'avez-vous pas ouï parler, Merlin, de la vallée de Cachemire et du golfe de Bengale, à l'extrémité du royaume de Cathay? C'est là, dit-on, qu'à l'ombre des

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