‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 56 sur 177 · LIVRE XVI. Ii · texte numérisé non relu

LIVRE XVI. Ii

palmistes, une âme amoureuse peut contenter ses désirs infinis, sans être troublée par aucun souci du monde. Là les roses sont sans épines ; la nuit est une volupté, tout souvenir est embaumé. Ce n'est pas encore le palais bleu, étoile de Técliptique, dont vous avez tant rêvé, mais c'en est le chemin. Souffrez donc que je vous y donne rendez-vous, à l'endroit où la terre finit, sur la plage, que baise jour et nuit, sans se lasser jamais, la vague tiède, amoureuse comme vous. Là nous échangerons quelques mots, à l'embouchure du Gange ; ce moment décidera de notre avenir.

Pars donc, Merlin, et viens! ou plutôt vole! Mais attends-toi à me trouver bien pâlie et changée par les pleurs. Tu me reconnaîtras de loin à mon long voile de soie que je tiendrai baissé jusqu'à mes pieds. PhU au ciel qu'il en eût été toujours ainsi !

UEIILUS A VIVIANE.

Golfe du Bengale.

Des sables, des déserts, des sources de naphte, des

antilopes, des gazelles moins promptes que toi à fuir au

bout de l'horizon ; des monts sourcilleux, des plaines

dévorantes, des villes abandonnées, des dragons de

pierre debout dans les ruines, des inscriptions mystérieuses en fer de lance, auxquelles j'ai ajouté ton nom ; des danses de derviches, d'aimées, de bayadères; des caravanes, des chameaux chargés de péris, de houris, de dieux basanés : que tout ce monde est différent de Tempire d'Arthus! Mes yeux sont éblouis, mais mon cœur s'épuise et tarit à mesure que j'avance.

Je vais errant comme un pèlerin qui n'a plus d'autel, sans oser regarder au fond de ma pensée. Je fgiis comme ceux qui passent au milieu d'une forêt ou d'un jungle. Ils détournent les yeux de chaque broussaille de cousa, car ils ont peur d'en voir sortir la tête d'un boa constrictor.

D'ici je contemple les cimes d'argent de l'Himalaya, et je me perds dans cette immensité.

J'ai été bien reçu par les enchanteurs de ce pays, dont quelques-uns sont si vieux que la mousse a recouvert une partie de leur visage ; ils m'ont montré dans leurs étables ces fameux troupeaux de vaches rousses qui traînent ici le char de l'aurore; j'ai formé avec eux de nombreuses relations qui nous seront fort utiles, Viviane, quand nous seront établis, si cela doit arriver enfin !

Au milieu du gazouillement des bengalis, j'ai conversé avec des dieux-enfants éternellement baignés dans des mers de lait. Je leur ai parlé de toi. Je leur ai promis que tu leur apporterais des mûres de la Crau, des pommes de Normandie, des nèfles, des châtaignes d'eau, des poires sauvages, dont ils sont d'autant plus

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friands qu'ils ne les connaissent pas. Au reste, quelle paix I quelle solitude ! quel repos inviolé ! Tous s'étonnent de ma perpétuelle inquiétude. Combien ils s'étonneraient davantage s'ils me connaissaient mieux I

Viviane! Viviane I que faisons-nous de nos jours? Nous nous poursuivons et nous nous fuyons l'un l'autre dans une continuelle angoisse. Ne saurons-nous jamais ce que nous devons désirer? Nos pensées se consument en caprices d un moment. Pour eux, ils ont le repos et la durée des baobabs, qu'aucun orage n'a ébranlés.

Que ferais-je ici de mes enchantements? L'idée ne me vient pas même de les exercer. Tu sais, Viviane, qu'il n'est rien de plus funeste dans notre art que de venir après d'autres enchanteurs. On veut faire mieux ou du moins autrement qu'eux, et l'on tombe dans le fantasque. Voilà pourquoi, après mûres réflexioçis, je me suis décidé irrévocablement à ne faire ici rien au monde que rôver à toi, chose à laquelle les lieux sont infiniment propices.

Je me lève tard, je me couche avec Tombre. Des Cingalais me bercent dans un hamac, en promenant audessus de mon front leurs éventails de plumes de paon; c'est une oisiveté pleine de toi. Je ne désespère pas encore de te rencontrer à T improviste soit dans les vastes forêts de palmiers panachés de sagou, soit sur une cime déserte ; et cette frêle espérance, dont je n'ai pas la force de me défendre^ me nourrit, m'exalte, m*abat, me relève, me terrasse dans le même moment.

Ne perdons pas le bonheur pour la vaine gloire de le poursuivre sans cesse.

Que gagnes-tu, dis-moi, à cette fuite perpétuelle? N'espère pas, au moins, lasser mon cœur. Je ne rencontre pas ici une reine, une sultane ou même une bayadère cachée sous son voile, sans m'informer des chameliers si ce n'est pas toi qui me fuis et m'appelles en même temps : curiosité pleine de difficultés et même de dangers dans un pays où il y va de la vie pour la moindre indiscrétion. J'ai quelquefois parcouru ainsi des royaumes entiers, entraîné par deux yeux qui avaient quelque ressemblance avec les tiens. Figuretoi ce que j'éprouvais lorsque après avoir suivi, d'oasis en oasis, l'image adorée, je la voyais tout à coup disparaître dans un harem ou dans un marché d'esclaves ; heureux encore quand je pouvais l'y suivre et l'acheter moi-même I

Les péris, les apsaras, qui sont très-malicieuses dans ce pays, connaissent fort bien ma détresse; elles en abusent cruellement, jusqu'à me donner le vertige. Il n'y a pas longtemps, j'en rencontrai une à travers des prairies bordées de fleurs de malatîs. La taille, le port, la démarche... c'était toil Un serpent familier, bleu de ciel, la précédait à la distance de quinze pas. Elle allait du côté du golfe de Golconde, chantant à demi-voix cet air que tu connais si bien : « Merlin, Merlin !» Je la suis, j'approche. Elle s'éloigne. Je tends les bras, j'appelle. Enfin j'arrive. Elle lève son voile. Grand Dieu I quel visage éblouissant de tous les feux

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