‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 57 sur 177 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

de Taurorel Pourtant ce n'était pas toi. Elle voit mon mécompte ; elle serre les lèvres avec dépit et se venge par un éclat de rire; après quoi elle me laisse seul égaré dans la forêt de bambous, de palmistes, de raquettes épineuses, qui sépare l'Euphrate de l'Indus. Tous les jours il m'arrive quelque chose de semblable.

De leurre en leurre me voici relégué à Tendroit où Tunivers finit, au bord de la mer du Bengale, où séjournent les illusions vêtues de pourpre dans des grottes d'émeraudes, sous des forêts de corail. J'ai été assez vain pour croire que tu m'attendais à cet endroit, et il 'est certain qu'à peine descendu sur la rive j'ai cru voir ton collier de diamants dénoué et épars dans les sables. Était-ce le tien, en effet? Je m'en suis fait un chapelet que je porte à ma ceinturç. Ainsi, Viviane, tu t'es jouée de moi jusqu'au bout de la terre I

Où irai-je désormais, à moins de me plonger dans l'abime insondable ou m'appellent tant dp voix cristallines qui se répondent d'écueil en écueil? Reviendrai-je sur mes pas? Repasserai-je sur les mêmes traces décevantes par qui, cette fois, je ne me laisserai plus égarer? Tout me devient insipide. Les dieux-enfants que je rencontre ici, partout, nageant sur des feuilles de lotos, ne m'intéressent plus. Je ne puis souffrir leur éternel vagissement ; je hais maintenant leur sourire hébété !

Comment étouffer en moi, Viviane, ce feu qui*renaît de lui-même, cette pauvre âme qui se dévore sans pouvoir s'anéantir?

Si tu es vraiment la vierge des Alpes, comme plusieurs le disent, refroidis mon cœur à ton souffle.

Dis-moi de douces paroles pour m'endormir, comme tu en dis aux bruyères de Bretagne. Je suis, moi aussi, une bruyère déracinée qui n'a jamais fleuri.

Si tu le voulais, il en serait temps encore. J'ai visité dernièrement, dans un bois de sandal, près du jardin d'une jeune fille nommée Sacontala, un enclos de bananiers, un véritable Éden. Dis un mot, un seul, et je construis là ma cabane, dans l'ombre vénérable du baobab, où le premier enchanteur de ce pays, Yalmiki, a écrit ses gigantesques œuvres sur Técorce d'un bambou. Puissé-je un jour l'imiter I

Le Gange prendrait sa source dans notre domaine. 11 y a dans ce canton des milliers de bengalis, gris de perle, dont les chansons, la pétulance, les yeux étincelants, te plairaient tout d'abord. Sacontala, au milieu de ses antilopes, de ses gazelles, serait notre unique compagnie. Pour moi, je n'en voudrais pas d'autre. Elle t'attend avec une grande impatience sur le seul portrait que je lui ai fait de toi. Tu ferais bien, je crois, de te munir pour elle de quelques étoffes de Lyon et de Bruges, bien assorties, d'un dé à coudre, de quelques paquets d'aiguilles d'Angleterre, dont elle est entièrement dépourvue. Elle apprivoise pour toi une gazelle, et je sais qu'elle te prépare en secret une calebasse, une natte de jonc, dont elle veut te faire la surprise.

Ici nous oublierions le monde trop agité d'Arthus et les soucis des cours. Bientôt le monde nous oublierait

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