LIVRE XVII
a\ais#oinis quelqu'une, il serait aisé de te la procu* rer. Chaque pierre, chaque inscription, chaque colonnetle, si tu l'interroges, te dira à toute heure dans cette langue des fleurs et des pierreries que tu connais si bien : « Vois, Viviane, s'il t'est resté fidèle ! »
Peut-être est-ce la première fois que mon art sert à me consoler au lieu de me faire souffrir. Je suis moimême dupe de ces murailles crénelées que j élève si aisément à une félicité imaginaire : quand j'entasse pierre sur pierre, il me semble que je donne des fonder ments solides à mes rêves. Je bâtis sur le granit les songes de mon cœur. Je les crois invulnérables, parce que je les environne d'une aveugle forteresse.
VIVIANE A MCRUN.
Pauvre Merlin, tu me fais pitié avec ton Alhambra. Est-ce avec des murailles peintes, est-ce avec des tours vermeilles que tu prétends m'éblouir? Ah I que n*ai-je trouvé dans ta lettre un mot, un seul mot de notre langue d'autrefois ! tu aurais pu te dispenser d'élever jusqu'aux nues tes merveilleux donjons, où je sens l'air me manquer.
Qu'est devenu le temps, Merlin, où tu n'avais que toi-même? Tes Alhambras, tes tours géantes étaient
alors dans ton cœur. Que lu aurais ri de la prétçntion de remplacer un mot, un sourire, un silence, un regard par un palais de marbre ! Te voilà donc déjà comme ils sont tous, indigent de cœur, riche de clinquant, infatué de ta misère !
Garde-le ton Alhambra ; il ne saurait me plaire. J y révérais de sultanes, de houris cl d'Andalouses, dans tes alcôves d'albâtre.
Au moment de me rendre au golfe du Bengale, j'y ai subitement renoncé; c est là un monde trop vieux pour nous, Merlin, trop chargé de reliques, et, d'ailleurs, sur le chemin banal de tous les souvenirs. Je voudrais, s'il en est encore, un lieu entièrement nouveau, ceint d'un infranchissable océan, où nous seuls pourrions aborder.
On m'assure que TEl-Dorado, qui est une des îles Heureuses, remplit toutes ces conditions. Les îles Heureuses! je suis prête à m'embarquer sur la foi de ce nom. D'ailleurs, je désire ne plus voir les étoiles qui m'ont trompée ; et j'apprends que, dans ces lieux innommés, d'autres étoiles meilleures se lèveront sur ma tête et me verseront de meilleurs sorts.
Telles sont, Merlin, les raisons qui me décident à Rappeler du côté où le soleil se couche dans la mer inconnue. Puissent-elles te sembler, comme à moi, sans réplique! Si nous trouvons cette île heureuse, n'en sortons plus. Je veux que la rive soit si haute et l'abîme si profond qu'aucune créature de la vieille terre ne puisse venir nous épier de ses regards jaloux. Oh! que je le tiendrai alors étroitement renfermé et que mes bras