LIVRE XVII. ir
l'envelopperont d'une douce chaine éternelle I Mais peut-il y avoir de semblables enceintes autour de deux âmes amoureuses dans le monde des vivants? Ou est-ce dans la mort qu'il faut chercher cette île sacrée ? Voilà ce que nous saurons bientôt, Merlin.
.Penses-y, je t'en prie. Ne joue plus avec le ciel et la terre. Songe aussi que ce pèlerinage est peut-être le dernier.
MKiJJN A VIVIANE.
Co'onruîg irilercuio.
Écoute, Viviane! j'ai un grand secret à te dire. Je no le confie qu'à toi. Aussi je me sers, pour t' envoyer cette lettre, de petits oiseaux qui n'ont point encore porté de messages. Ce sont des oiseaux-mouches et des colibris que je viens de rapporter de mon excursion. Ils sont si petits qu'ils échapperont aisément à l'œil des curieux.
Il y a à peine quelques mois, sur la plage de Cadix, je relisais ta dernière lettre. Je voyais à mes pieds le flot bleu souriant, baiser et déraciner les Colonnes d'Hercule, rugueuses, fendillées, pétries de coquilles, si bien qu'elles sont toutes branlantes et ne tarderont pas à s'écrouler dans le gouflre. C'est ainsi, Viviane, que par tes paroles décevantes tu caresses et détruis en même
temps mes robustes espérances. Incertain, je me disais tout cela, et dans le même moment je pensais aux îles Heureuses qui sont précisément en face, dont tout l6 monde parle, où personne n'a abordé, pas môme loi, qui m*invitcs à l'y chercher. Comme mes regards erraient au bout de Thorizon, j'entendis de l'autre côté de rOcéan le soupir d'un monde qui s'éveillait. Ce ne fut d'abord qu'un soupir, puis un chuchotement des flots, puis une voix à peine articulée, toute tiède des parfums de l'immensité virginale. Elle disait :
« M'enlends-tu ?
— Oui, répondis-je. Je l'entends, mais l'infini me ' sépare de toi I
— Viens à moil reprit la voix partie des extrémités de l'univers et que je crus reconnaître pour la tienne.
— Es-tu dans les îles Fortunées ?
— Plus loin I
— Dans l'Atlantide?
— Plus loin, dans un monde nouveau. Viens, Merlin, je l'appelle ! »
Cette conversation de deux âmes, à travers l'Océan, ne fut entendue que de l'abîme.
Au dernier mot je n'hésitai pas davantage à aller le rejoindre par delà tous les mondes connus. Je me fis «ne petite barque, mal pontée, munie de deux rames, bonne marcheuse, sur le modèle de celle que nous avons vue ensemble dans le chantier de Gulliver. T'en souviens-tu? Dès qu'elle fut prête, je partis le cœur ivre de joie, d*espoir, poussé par une brise de terre, enflée de
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l'haleine des orangers, qui se leva à ce moment même, des côtes d'Andalousie.
La route est très-facile, il suffit de se diriger constamment au Ponant. Des bandes de procéllarias, de frégates, d'orfraies, d'albatros et quelques alcyons qui volaient devant moi me montraient le chemin, si bien qu'il était impossible de se tromper.
Que de rêves, Viviane, m'assaillirent pendant cette traversée solitaire! De loin à loin, une baleine apparaissait, comme un récif, en lançant jusqu'au ciel une colonne d'eau ; quelquefois^ un peu d'herbe arrachée, ou mon bâton flottant, ou un tronc d'arbre annonçaient la terre. Puis, de nouveau, le désert, l'immensité sans bornes. Tel est le spectacle que j'eus constamment sous les yeux. Des vagues noires se croisaient et se soulevaient autour de moi. Je suivais leurs vallées profondes en soufflant sur la mer lorsque la tempête était trop forte, et la mer s'apaisait. Cependant, je me demandais pourquoi tu n'étais pas là avec moi dans cet esquif, et s'il est vrai qu'il existe des îles Heureuses. « Sans doute, m'écriais-je avec un soupir, c'est là un des raille mensonges dont les homme bercent leur triste vie! Que deviendraient-ils s'ils ne se trompaient euxmêmes ? »
Voilà avec quelles pensées, deux mois, jour pour jour, après m'être embarqué, un lundi, à cinq heures de relevée, j'abordai une terre inconnue, basse, plantureuse, qui forme à elle seule tout un nouveau continent* Quel moment, Viviane I La voile était carguée et j'avais
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laissé tomber la rame; mais la marée montante me poussait vers une plage unie. Le soleil se levait. Figuretoi un autre univers qui émerge à mes yeux, du fond de l'abîme, à mesure que j'approche. Ton haleine peut seule donner l'idée de Tholeine embaumée de ce monde naissant.
C'était peut-être le premier jour qui eût lui sur ce continent emparadisé ; car la première rosée n'était pas encore essuyée sur la chevelure des vastes forêts, malgré le souffle tiède de Tiaurore qui commençait à poindre. Je pris possession de celte terre en prononçant ton nom ; a mesure que je m'enfonçais dans les bois, où nul homme, que je sache, n'avait encore pénétré, je m'imaginais que tu étais la reine de ces lieux, et je cherchais d'abord ton trône virginal au milieu de lianes inextricables. Là dormaient encore, du sommeil du chaos, de grands condors et des oiseaux-mouches, les uns à côté des autres sur la même branche, la tête pliéc sous leurs ailes. J'appelai et j'eus quelque peine à les réveiller, tant ils étaient plongés dans un songe profond. Il en fut de même des fleurs que je rencontrai. Je dus moi-môme ouvrir les calices et les courtines diaprées de mille couleurs qui leur voilaient le jour nouveau. Elles me remercièrent par leur premier sourire»
Dans le silence de toutes choses^e m'arrêtai, un doigt sur la bouche^ et me recueillis pour mieux entendre le secret de ce monde naissant. Fier d'en connaître seul l'existence, j'étais impatient de t'en parler. Toi et moi^