‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 79 sur 177 · LIVRE XVIU · texte numérisé non relu

LIVRE XVIU

tout la fatigue. Elle laisse courir la meule vagabonde et reste un jour entier, la tête dans sa main, au fond des grands bois.

Lui parlez-vous d'Oméania ? elle noircit ses cheveux à la manière d'une Indienne, avec le sang des mûres. De Dolorès? elle se fait un éventail de fleurs et elle le secoue sur son visage brûlant. De Marina? elle se fait une couronne d'ache et de lauriers sauvages. Je vous le répète en confidence, mon fils. Vous savez comme elle est fière. Si elle savait ce qlie je viens de vous dire, elle en mourrait de honte.

Vraiment, beau pèlerin d'amour, il vous sied bien de lui demander où elle était quand vous faisiez ceci, cela, je ne sais quoi, je ne sais où ! Qui donc vous a sauvé de tant d'embûches où vous alliez tombant, à chaque pas, tête baissée? Sont-ce vos sept hautes sciences? Nenni, Merlin ; c est Viviane.

Qui, je vous prie, assembla les rois autour de la table ronde et rassasia les bonnes gens? Est-ce votre sagesse? Ami, détrompez-vous. Viviane fit le festin, vous en avez eu la gloire.

Qui, dites-le-moi, vous empêcha à Rome d'être vingt fois crucifié? Est-ce votre gracieux visage? Ne le pensez pas, Merlin. Sans vouloir être vue, Viviane était là, charmant vos bourreaux.

Qui évoqua encore à temps le peuple des génies et vous en fit votre ceinture?

Qui sauva votre harpe que cent bardts félons voulaient mettre en pièces?

Qui arracha votre coupe divine aux lèvres des nations ivres, et la garda quoique ébréchee?

Qui ramena vers vous le bon Turpin et vous rendil avec lui les trésors auxquels vous tenez plus qu'à nous tous?

Est-ce vous par votre art ? Oh ! que non pas, Merlin. Viviane a tout fait, Viviane a voulu tout cacher.

Depuis quelques jours elle est plus solitaire que jamais. Elle poursuit un projet et s'y attache comme elle fait à toute chose, c'est-à-dire aveuglément. Que peut-il être? Je tremble à la voir si taciturne.

Les gazelles qu'elle nourrit de sa main s'aperçoivent comme moi de sa mélancolie et la suivent en pleurant. Les oiseaux lui disent à l'oreille : « Pourquoi es-tu si triste? ».et elle ne semble pas les entendre. Moi7même je n'ose l'interrompre dans ce long monologue, qui n'est pas près de finir. Je la connais, elle se réveillera de cet accablement. Mais par quel coup de tonnerre ! Puissions-nous ne pas y périr tous !

Merlin! qu'avez-vqus'fait de cette maison si sereine avant que vous y fussiez entré? Les heures coulaient si doucement, qu'on ne pouvait les compter. Vous êtes venu : le trouble, l'angoisse ont commencé. Hélas I c'est moi que je dois accuser. N'aurais-je pas dû ouvrir les yeux à Viviane sur les inconvénients de votre caractère, que vous êtes, à ce qu'il parait, incapable de dompter ou même de corriger? Et c'est moi, au contraire, qui ai patronné vos entreprises I

Mettez donc une fois, ô mon fils! vos actions d'accord

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