LIVRE XVIU. 18:i
Plus de ces épécs enchantées qui éblouissent le monde et Tasservissent en laveuglant! plus de ces fantômes de chevalerie dont vous avez rempli les cœurs. Plus de ces livres magiques qui vous ont, à vous-même, coûté tant de larmes.
Au nom du ciel, plus de ces messages de feu qui, sur Taile d'un mot, font rêver tout un jour et le lendemain encore une jeune fille dans les carrefours des bois. Entre nous, bon an, mal an, que gagnez-vous à ce travail? Des pleurs, m'a-t-on dit, et souvent des blasphèmes. Une vie bien réglée, un peu d'agriculture, de commerce, de sages épargnes, quelques lettres de change (c'est aussi I5 un grimoire enchanté), non pas un trésor, mais un honnête avoir, voilà, Merlin, ce que j'attends de vous.
Je prévois le moment où la profession d'enchanteur ne nourrira plus personne. Que ferez-vous alors? Il ne faudrait pourtant pas que Viviane allât mendier son pain. Savez-vous qu'un enchanteur, sorti de l'Olympe, privé d'ambroisie, peut fort bien mourir de faim, lui et les siens. Hélas! Merlin, je vous parle raison; croyezmoi, il le faut.
Moi aussi, Diane de Sicile, j'ai cru un jour à la poésie (et c'était, ne vous en déplaise, sur la foi de Phébus- Apollon). J'ai cru aux cieux d'azur rassasiés d'encens, aux flots de nectar intarissables, aux chasses éternellement giboyeuses sur des nuages d'or, et j'avais, certes, mille raisons d'y croire.
Qu'est devenu ce beau rêve de jeunesse? Demandez-lq
à ce premier Merlin, à cet autre enchanteur, Homère, votre confrère, je pense. Que ferais-je aujourd'hui, je vous prie, si je n'avais gardé par-devers moi quelques clous d'or de mon temple de Sicile et tout autant de celui dlonie? Voilà pourtant le fond sur lequel je vivote. Je vous le dis, mon fils, profitez-en pour vous.
Venons au contrat, je Tai dressé moi-même. Votre bien est peu de chose, cher ami, et votre père, entre nous, mange chaque jour votre héritage. Vous n'avez guère, ô Merlin! que votre pensée ou, comme on dit, votre génie. La fortune de Viviane est claire et limpide au soleil .
Vous aurez pour votre lot, si vous le voulez bien, les perles, diamants, rubis et colliers de rosée ;
Les écharpes de soie de l'arc-en-ciel nué de sept couleurs ;
Tous palais ou demeures de corail bâtis par nous ou nos hoirs au fond dus mers profondes ;
Les châteaux en Espagne, les cités et murs féeriques d'opale et d'émeraude construits dans les nuages;
Plus, tous ruisseaux, fleuves et cours d'eau qui miroitent au désert;
Plus, après leurs décès, les palais de nos parents, Alcine, Titania, Obéron, avec leurs meubles meublants de cristal et d'ambre ;
Plus, les forêts et hautes fulaies d'argent et de givre, plantées sur les vitres par le gel, en hiver;
Plus, l'or massif étincelanl au soleil, sur le front des Alpes, couronné de glaciers;
LIVIiE XYIII. 18/
Plus, le domaine entier des songes avec ses tenants, aboutissanls, cours, tours d'ivoire, puits sans fond, jours de souffrance, étangs en assec, clairières, verchèrcs el chènevières ;
Plus un troupeau d'hippogrifles avec la bride sur le col;
Le reste appartenant, comme il a toujours appartenu, à niadite filleule et pupille, Viviane de Sicile et de France, sans que par procès, ni embûches, ni détournements, ni dons du matin ou du soir, vous en puissiez rien acquérir, ni retenir, ni saisir, à titre quelconque ;
Fait entre nous, Merlin et Diane de Sicile, el signé de notre main.
Voilà les conditioas, Merlin; pensez-y tout à votre aise. Pour rien au monde, je ne voudrais que votre dcV cîsion fût prise à la légère. Cependant, sachez que les prétendants m'assiègent et qu il faut en finir.
Si tout ce que je vous marque aujourd'hui a votre approbation, partez et revenez. Le mariage pourrait se faire sans trop de bruit ici dans mon château. Les fêles dureraient peu. Tout le monde fait silence. J'ai fort peu de courtisans et pas un musicien dans los bois, à cent lieues à la ronde.
188 MEP. MN L'ENCIHANTEUR.