‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 91 sur 177 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

Merlin le don des enchantements; au contraire, elle avait retrempé sa puissance, comme on Ta vu dans le cours de ses pèlerinages. Mais dès que la crainte d'être dupe s'insinua dans son esprit, chaque jour le dépouilla d'une partie de ses dons. Il arriva même au point de faiblesse par lequel il avait commencé, c'est-à-dire qu'il lui eût été difficile de plier un brin d'herbe par sa seule volonté.

Il est vrai que le monde ne savait rien encore de l'impuissance où son enchanteur se trouvait peu à peu réduit; et celui-ci eut la faiblesse de vivre sur son ancienne renommée, sans oser confier à personne qu'H n'était plus en état de la soutenir. Sans doute il eût mieux fait de dire franchement à la tef re et aux peuples : « Je ne suis plus celui que vous avez connu ; cherchez un autre enchanteur. »

Cela eût été assurément plus digne, mais il recula devant cet aveu, qu'il jugea tout ensemble inutile et funeste. Dieu merci, ses enchantements avaient été répandus, sans avarice, sur le berceau des nations. Qu'avait-il besoin de recommencer? Était-il donc nécessaire d'avertir tous les mondes que le charme avait cessé? Où était l'avantage? Quant à l'inconvénient, il était, certes, assez manifeste. N'était-ce pas attiister vainement la terre et le ciel ?

Songez donc, je vous prie, combien d'êtres, et des meilleurs, vivaient en paix sur sa seule parole I Pouvait-on savoir ce que produirait de confusion ce seul mot "prononcé clairement : Merlin est désenchanté! Il

(Hait sûr, au moins, que toutes les choses et les personnes qui vivaient sur la foi de notre enchanteur s'abîmeraient incontinent, non pas seulement dans le royaume d'Arlhus, mais jusque par delà les confins de la terre habitabte.

Était-ce le cas de dire la vérité sans ménagement? Un peu de dissimulation n'était-il pas à préférer? On vivrait quelque temps d'espérances ; et le grand mal, je vous le demande! Le monde n'en vivait-il pas bien avant Merlin? D'ailleurs (et ceci est concluant), il ne se résolut pas sans combats et sans remords, lui qui était jusque-là toute vérité, à se contenter de l'apparence. Comment cela se fit par degrés, l'histoire serait longue à raconter. De ce graod livre ouvert devant mes yeux, je choisis une page.

Les premières indiscrétions partirent de l'entourage même de Merlin. Il était occupé à rafraîchir son âme par un profond sommeil, et Jacques péchait des grenouilles au bord du grand étang dont parlent les légendes. A ce moment parurent, armés de torches phosphorescentes, des esprits follets qui mêlèrent leurs danses à travers les joncs du rivage ; et voici la conversation qui s'établit entre eux, pendant qu'ils effleuraient

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5 peine du pied les larges feuilles flottantes des nénufurs :

« Mes chers amis, dit une petite voix flûtée qui semblait partir des roseaux, croyez-en Farfarel. La fortune de notre maître Merlin baisse évidemment; il n'a plus, je vous assure, le moindre crédit sur les éléments et sur les étoiles. Nous, ses anciens servileurs, nous ferons bien de le quitter avant qu'il soit entièrement ruiné. Pour moi, je suis décidé à lui désobéir au premier ord,rc qu'il me donnera demain à son lever. Je serai congédié, chassé, je le sais. Ehl lanfmieux! Sur mon honneur, c'est tout ce que je demande.

— Que Merlin baisse, reprit Brin d'herbe d'or, rien n'est plus clair. C'est une ruine lézardée qui va crouler. Je vais d'ici chercher un autre maître.

— D'accord ! ajouta Serpentin en rallumant sa torche* Il est pourtant honteux, avouons-le, d'abandonner ainsi un prophète parce qu'il n'a plus pour lui les heureux sorts. Nous allons nous déshonorer I

— Quel radotage pour un esprit follet ! reprit la première voix. Partons, vous dis-je, et qu'à son réveil il ne trouve pas même un gnome complaisant pour lui cueillir un simple dans les bois. Ahl ah! ah! Oh! oh! ohl Ah I chers amis, le fou rire me prend en pensant à la figure de ce pauvre Merlin quand il se réveillera seul dans le monde. Quel dépit! quelle colère! Mon Dieu! pourtant^ ce n'était pas un méchant enchanteur. »

Un rire aigu, sifflant, soutenu de huées, parcourut l'étang desséché; les voix recommencèrent :

2Ô6 MëHLIN L'ËiNCUÂlSTËUn.

c( Faisons d'abord maison nette. Reprenons, emportons, dispersons tous les enchantements que Merlin a

répandus sottement sur le monde.

— C'est trop juste, Serpentin ! Je me charge, dit Farfarel, de dévaliser de mes propres mains la cour d'Arthus, et les palais et les chaumières. Pas un breuvage d'amour ne restera dans une coupe. Non, non ! je n'en laisserai pas une goutte pour désaltérer un papillon.

— Et moi, cousin, je rouillerai les armures! s'écria Fleur de verveine qui brandissait déjà un brin de paille .chargé de rosée.

— Moi, j'effacerai les mois sacrés dans le livre des Ermites.

— Moi, j'ôterai le charme des vieilles tours couronnées de lierre. Je n'y laisserai que le chat-huant : il est de nos amis. Ah! si nous pouvions, du même coup, désénchantet les étoiles amoureuses dans les nuits de printemps! Voyez! elles sourient et se moquent de nous. Prenez-y garde, elles feront encore bien des dupes.

— Nous finirons par les atteindre, répondit Farfarcl en même temps qu'il éteignit sa lampe.

— Bon I voilà déjà une étoile de moins ! Il serait utile aussi de désenchanter l'enfer. Croyez-moi! il reste là plus d'une illusion.

— Sois tranquille. Serpentin, reprit encore Farfarcl qui semblait le roi des esprits follets. Je m'en charge, et retiens bien cette parole. Pour commencer, je chasserai les revenants dès minuit. Je les obligerai, à coups

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