‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 95 sur 177 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

Jusqu'à ce moment Merlin n'avait encore vu tomber aucune des choses qu'il avait enchantées. Aussi se croyait-il certain de -bâtir pour l'éternité. Il avait vécu au jour le jour, sans s'inquiéter du lendemain. La pensée qu'il ne créait rien de durable et qu'il survivait à ses œuvres le mordit subitement au cœur pour la première fois. La rougeur lui monta au front. Il balbutia d'abord, puis il répondit :

« Vous tous qui murmurez, dites-moi si mes enchantements ne vous suivent pas dans la mort?

— Il faut ici un autre magicien que toi, répliqua la foule.

— Ceux que j'ai faits rois ne le sont-ils plus? Ceux qui ont appris de moi la magie l'ont-ils donc oubliée? Au moins les belles emportent avec elles mes breuvages d'amour!

— Ta magie, pauvre Merlin, finit ici où la mort commence.

— Mais j'ai pour moi la vie.

— Il n'est de vie qu'au ciel.

— Il me reste la terre !

— Non ! pas même la terre .^ Entre et passe. Tu verras t<ftnber tout ce que tu as édifié : royaumes d'Arthus, empire des preux, mondes enchantés, siècles d'amour, tours mystiques. belles bulles de savon! nous avons appris ce que pèse l'œuvre de Meriin. Personne ne nolis feverra plus, à la lueur de la lune, applaudir de nos iifiaîns retentissantes à ses évocations de fumée. »

A ces mots, chacun des revenants passa devant lui

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avec un ricanement qui acheva de couvrir de confusion notre enchanteur, car ils le poursuivaient de cet éch o jusque dans leurs demeures souterraines :

« Adieu, Merlin I beau roi des songes! Nous allons dire au ver de terre ce que vaut la magie. »

Et il est certain qu à partir de ce jour les spectres ont cessé d*apparaitre dans la plus grande étendue des royaumes parcourus par notre héros. Si quelqu'un d eux a manqué à la résolution formelle prise par le plus grand nombre, il ne la fait qu'en se déguisant et se cachant sous quelque poterne en ruines ; et c'est là une désobéissance qui ne contredit en rien ce qui vient d'être raconté.

Perdre ses illusiom! De toutes les phrases de noire siècle, la plus sotte et la plus impertinente! Trop de fois, elle a aidé les lâches à couvrir leur désertion.*

Par sa dernière parole,. Brutus a fait tout un peuple maudit de plagiaires qui disent en amplifiant le testament du maître : Amour, poésie,* magie, perle des rosées matinales, vertu des brises du soir, tu n'es quun mot! Et, sur cela, vides de regrets, légers de remords, ils se servent de cette phrase rouillée, non pour se poi-

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