LIVRE XIX
gnarder (chAtiment volontaire qui, au moins, expierait le reniement), mais pour passer, tête basse, parmi lés goujats d'armée, dans le camp du vainqueur.
Il en est tout autrement, quand il s'agît d'un enchanteur désenchanté. Cette situation n'a été peinte nulle part; et par sa nouveaulé mémo, que de difficultés presque insurmontables elle entraîne! Point de classique, ni de modèle que je puisse prendre pour guide et pour patron; une route inconnue, rocailleuse, pleine de fondrières où nul pas humain ne se montre ; de tous côtés, des précipices qui donnent le vertige.
Si j'avais su d'avance où devait me conduire mon sujet de prédilection, le courage, assurément, m'aurait manqué pour commencer. Mais aujourd'hui il est trop tard pour s'en dédire. Huit cents pages déjà remplies, ce n'est pas là une bagatelle ! Continuons donc dans la voie où nous sommes, jusqu'à ce que nous trouvions l'issue. Avec de la méthode, de l'ordre, l'art de dislribuer le sujet en ses diverses parties, surtout avec un style sobre (car, à travers ces abîmes, rien ne serait plus périlleux qu'une langue-enivrée) , il ne faut pas désespérer d'atteindre un heureux dénoùment.
Sitôt que Merlin fut rentré dans le royaume d'Arthus, on annonça son approche à .son de trompes; c'est à peine si les peuples le reconnurent, tant ils sont oublieux, et si quelques voix murmurèrent tout bas : « Merlin est revenu! »
Cependant il était près de Kerléon où Arthus tenait alors sa cour ; au-do\ant de lui volèrent, à Torée d'une
214 MEULIN L'ENCHANTEUR.
forêt, des vautours anthropophages qui portaient un joug d'or.
« Qu'est ceci? demanda Jacques.
— Signe de mort, » répondit le prophète.
En effet, à deux archéés de là, il vit sortir du palais
. une grande foule d'où s'échappaient des soupirs et des
lamentations. Bientôt il reconnut cette même cour d'Ar-
thus qu'il avait laissée si triomphante à son départ. Mais
Arthus lui-même, où était-il? On n'osait en parler.
Ses parents, qui formaient chacun une dynastie, avaient perdu leurs couronnes. Têtes nues, sans diadèmes, ils marchaient en pleurant, sous la pluie mêlée de neige et de frimas.
Là vous eussiez vu, battu de l'horrible tempête, le roi Lear, chauve, devenu fou, prenant pour son bâton de vieillesse Ossian, le roi des brumes; après eux, le bon Uter, à la tête de dragon, le beau-frère d' Arthus; son oncle, le roi des Orcades; son père nourricier, Anthor; Owain toujours suivi d'une armée de corbeaux. Qui nommerai-je ensuite? Toi, Claudas, le roi de la déserte, à l'écu de sinople, aux trois gueules d'argent; toi, Ban de Benoix, qui règnes dans la forêt de Briogne; et puis encore Rodarch de Cambrie, Ambroise Aurèle, Érec de Nantes, le sage Ulsius, conseiller des plus sages; tous couverts de cendre, déchirant leui^ habits. L'ermite Ogrin les suivait, hors de \^ foule, psalmodiant : itfiserere! miserere!
Du plus loin qu'il les vit, Jacques s'écria : « Oh! Dieu! quel deuil et quel dommage! Voici que les rois