LIVRE XIX. 2J
pleurent et les reines ont pris leurs habits de deuil.
— Courons les assister, s'il en est temps encore, » répondit Merlin que Tangoisse commençait à saisir.
Dès qu'ils eurent rejoint le cortège, ils s'arrêtèrent ; Tarchevêque de Brice, au nom des dynasties qui le suivaient, prit la parole en gémissant :
« Merlin, béni soit THomme-Dieu qui vous ramène par la main! Sinon, c'était fait de nous, de nos royaumes.
— Arthus vous soit en aide !
— Il se meurt.
— Et ma table ronde?
. — Brisée.
— Par qui?
— Par notre faute à tous. A peine, Merlin, aviez-vous disparu, Viviane a dit au roi : « Arthus, ta renommée « était grande; elle est perdue, Merlin est parti, et « avec lui, ta joie, ta fortune et ton espoir. »
« Aussitôt, en effet, les couronnes des rois ont commencé à trembler sur leurs têtes, et les tables à chanceler sur leurs pieds d'airain. Les peuples que vous aviez laissés si débonnaires, assis à nos côtés, buvant à notre coupe, sont entrés en fureur; affamés, ils ont commencé de nous lapider avec les pierres de la table , ronde. Et si nous demandions : « Beaux fils, pourquoi « êtes-vous en fureur? » ils répondaient : « Parce que « Merlin ne vous protège plus.» deuil plus grand que le deuil de Camlan ! Mais leur colère les a mal inspirés et maintenant la mélancolie les ronge.
— ^ Nos filles mêmes nous ont chassés dans la pluie et la neige, interrompit le roi Lear. Ahl comment ontelles pu avoir le cœur si dur, nos filles aux tendres yeux de biche? Merlin, petit Merlin! aidè-moi, mon ami. Ne * laisse pas ma vieille tête se lézarder comme ces donjons qui croulent. »
Merlin jeta les yeux autour de lui. Il ne découvrit, en effet, que ruines de donjons sur les sommets des collines. Les tours qui n'étaient pas écroulées étaient toutes chancelantes; les meilleures avaient perdu au moins leurs créneaux et les rois disaient :
<c Sans vous, Merlin, nous périssons, Dieu sait qui nous remplacerai » •
Alors les châtelaines se mirent à pleurer : « Qu'avonsnous fait, disaient-elles, pour être ainsi battues des vents? » Puis les reines ajoutaient : « Que vous coûtet-il de ramener les peuples à nos pieds? Moins qu'un sourire.
— Il faut, répondait Merlin, que vous ayez désobéi à l'un de mes commandements.
— Auquel? repartit la foule des rois, des barons, des châtelaines.
— Je soupçonne que vous n'avez pas aimé comme je vous Favais tant ordonné. Mais vos peuples, où sont-ils? et Arthus?... »
Il allait continuer, lorsqu'un glas funèbre retentit sur la terre et arrêta la parole sur ses lèvres.
MVRE XJX. 217
Pour arriver au seuil d'Arlhus il fallait traverser plusieurs nations qui semblaient moribondes ; elles étaient étendues ou accroupies dans le sable comme autant de sphinx aux portes du palais, et chacune d'elles portait au front un mystère. Elles ne pleuraient, ni ne sanglotaient, ni ne gémissaient, mais elles gardaient un silence sépulcral. Pourtant elles vivaient, à en crohre la respiration oppressée, haletante, qui soulevait leurs poitrines. Dans tout le reste, elles paraissaient de pierre.
Oui, les corps vivaient, mais les âmes étaient mortes, et chacun portait en ricanant le deuil de soi-même.
Aucune blessure ne paraissait à la surface des corps. Mais toutes les plaies d'Egypte rassemblées eussent compté pour rien à côté de cet ulcère invisible, tenace, qui dévorait tout un monde.
Ne parlez pas davantage des pestes racontées par Thucydide et par Boccace. Qu'étaient-elles au prix de celte peste vraiment noire, répandue sur toutes les nations d'Arlhus? Un mal grand, sans doute, mais guérissable, puisqu'il était connu ; et d'ailleurs, vous pouviez vous en défendre par l'isolement. Il suffisait, pour vivre en sûreté, de se préserver de Tattouçhement des corps.
Ici, au contraire, nul abri, nul rempart, nul refuge.
Le venin n*cst pas seulement dans Tair : il est dans un élément plus subtil, dans le sourire qu'on rencontre, dans la parole qu'on entend; il est dans le silence même. D'âme à âme, il circule sans la contagion des corps. II vous atteint dans les lieux hauts comme dans les lieux bas. Il vole avec le regard ; la chanson et le rire le prennent sur leurs ailes, les langues le distillent, les mots le dardent, les phrases le colportent dans les nues, la solitude le nourrit, le monde l'entretient, le vide le gonfle et l'exaspère. Où fuir? Le bubon est dans le cœur.
Et le remède où est-il? Merlin apporte-t-il le simple qui peut seul guérir la plaie? Personne n'en sait rien et ne se soucie de le savoir.
Ils voient passer le guérisseur des âmes, et nul ne se soulève pour lui derçander assistance. Ils aiment leur mal : c'est désormais leur seul amour. Malheur à qui voudrait les guérir I
Sur les places publiques, des hommes, des peuples entiers défaillaient, et ils n'avaient aucun mal visible. Ils ressemblaient à de gras spectres assis à une table vide. ciell éloignez de moi ce souvenir! le cœur me manque en y pensant.
Pour la caducité, elle s'emparait des plus jeunes. Ils étaient ceux dont le sang était le plus glacé. Les enfants avaient le visage ridé et les cheveux blancs des vieillards. L'âme des jeunes filles était devenue sordide comme celle des centenaires.
Au milieu d'eux quelques-uns séchaient d'une soif