‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 98 sur 177 · LIVRE XIX. 2lî · texte numérisé non relu

LIVRE XIX. 2lî

dévoranle pour ce qu'ils appelaient avenir. Ils couraient çà et là, de seuil en seuil, de temple en temple, comme s'ils étaient piqués d'un aiguillon sacré; puis ils tom-. baient épuisés sur le sable qu'ils teignaient d'un sang noir, avant d'avoir désaltéré une seule fois leur cœur; car ils avaient soif de l'impossible, et ils se consumaient vainement à le poursuivre. Les autres ricanaient en voyant leur agonie.

Chose étrange I ces peuples avaient oublié le nom de leurs ancêtres, de leurs proches, de leurs amis, de leur pays. Us ne se souvenaient pas le lendemain de ce qu'ils avaient fait la veille, si indigents de cœur que la mort ne pouvait leur rien ôter.

Mal plus extraordinaire encore! Chaque jour ils changeaient de langues comme de vêtements; et nul ne savait où ils avaient appris ces langues nouvelles^ subtiles, rampantes, sifflantes, à moins qu'ils ne les eussent apprises des serpent^ avec lesquels ils avaient contracté alliance dans les ténèbres.

Aussi bien, vous eussiez cru voir des peuples mordus au cœur, enveloppés, étouffés par un grand reptile, comme les fils de Laocoon, car ils ne pouvaient crier. L'âme du reptile avait passé en eux et serpentait lentement dans leurs veines livides. Ils avaient pris de lui la taciturnité, la démarche oblique, la face gluante, visqueuse, tout, hormis le regard étincelant. Si vous les touchiez aii cœur, vous sentiez froid. Ils pouvaient rester longtemps ainsi sans commencer à renaître, sans achever de mourir.

220 MERMN L'ENCHANTEUR.

Leur voix était grêle comme celle du vent dans le désert ; leur haleine empestait le monde.

Il y avait au-dessus d'eux, dans une tour ouverte, une cloche qui sonnait jour et nuit un glas, et c'était le glas d'un monde. Mais personne n'y prêtait l'oreille, tant on était accoutumé à l'entendre. Plusieurs le prenaient pour le tintement de Y Angélus^ à l'heure où les voyageurs cherchent un gîte pour la nuit prochaine.

Merlin contempla longtemps le front de ces nations muettes qui ne désiraient pas revivre. Un froid mortel le saisit lui-même eîti les regardant. 11 sentit que s'il s'arrêtait davantage, le vertige de la mort le gagnerait, comme l'oiseau fasciné par l'œil du serpent.

Sans essayer de leur parler (car il voyait à leur endurcissement combien ,cela était inutile), pleurant, épouvanté, il précipita ses pas jusqu'au vestibule du palais d'Arthus.

VU

C'était un pâle jour d'hiver. Les formes de toutes choses semblaient s'enfuir et s'évanouir dans un linceul de brumes. Les montagnes, tronquées à leur faîte par d'épais nuages, ne montraient que leurs pieds bruns sous le rideau qui les enveloppait de ses plis ; nul bruit excepté le cliquetis du grésil sur la terre durcie. Le monde muet et glacé semblait résigné à mourir.

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