SCÈNE III
MÉTOPE, POLYPHONTE, ÉROX.
POLYP HONTE.
Madame, il faut enfin que mon cœur se déploie
Ce bras qui vous servit m'ouvre au trône une voie :
Et les chefs de l'État, tout prêrs de prononcer,-)-
Me font entre nous deux l'nonneur de balancer.
Des partis opposés qui désolaient Messènes,
Qui versaient tant de sang, qui formaient tant de haines,
* Ce rapprochement est heureux et prépare la révélation que Narbas doit faire plus tard. En effet, Polyphonte. qui passe encore pour le vengeur de Cresphonte, en est réellement l'assassin.
t Prêts de prononcer est de la langue de Racine et de Corneille. C'est plus tard que les grammairiens ont voulu qu'on dit exclusivement près de ou prêt à ; près de pour indiquer l'imminence d'un fait ; prêt à pour indiquer l'intention d'agir. Prêt de n'en demeure pas moins français.
Il ne reste aujourd'hui que le vôtre et le mien.
Nous devons l'un à l'autre un mutuel soutien :
Nos ennemis communs,* l'amour de la patrie,
Le devoir, l'intérêt, la raison, tout nous lie ;
Tout vous dit qu'un guerrier, vengeur de votre époux,
S'il aspire à régner, peut aspirer à vous.
Je me connais ; je sais que, blanchi sous les armes,
Ce front triste et sév ère a pour vous peu de charmes ;
Je sais que vos appas, encor dans leur printemps,
Pourraient s'effaroucher de l'hiver de mes ans ;
Mais la raison d'Etat connaît peu ces caprices ;
Et de ce front guerrier les nobles cicatrices
Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois,f
Je veux le sceptre et vous pour prix de mes exploits.
N'en croyez pas, madame, un orgueil téméraire :
Vous êtes de nos rois et la fille et la mère ;
Mais l'Etat veut un maître, et vous devez songer
Que pour garder vos droits il les faut partager,
Le ciel, qui m'accabla du poids de sa disgrâce,
Ne m'a point préparée à ce comble d'audace.
Sujet de mon époux, vous m'osez proposer
De trahir sa mémoire et de vous épouser ?
Moi, j'irais de mon fils, du seul bien qui me reste,
Déchirer avec vous l'héritage funeste ?
Je mettrais en vos mains sa mère et son E'at,
Et le bandeau des rois sur le front d'un soldat ?
POLYPHONTE
Un soldat tel que moi peut justement prétendre A gouverner l'Etat, quand il l'a su défendre.
* Il y a ici une légère inexactitude. Si Mérope et Folyphonte ont des ennemis communs, c'est qu'il y a un troisième parti également hostile à Mérope et à Polyphonte, ce qui contredit l'assertion qui précède :
Il ne reste aujourd'hui que le vôtre et le mien.
+ Il faut savoir gré à Voltaire de n'avoir pas fait soupirer Polyphonte. Corneille n'y eût pas manqué, lui qui fait dans tant de pièces un si étrange amalgame de la passion et de la raison d'Etat.