‹ MéropeChapitre 13 sur 80 · ACTE I. SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE III

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux :* Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. Je n'ai plus rien du r«ang qui m'a donné la vie; Ce sang s'est épuisé, versé pour la patrie ; Ce sang coula pour vous ; et, malgré vos refus, Je crois valoir au moins les rois que j'ai vaincus ; Et je n'offre, en un mot, â votre âme rebelle Que la moitié d'un trône où mon parti m'appelle.f

Un parti ! vous, barbare, au mépris de nos lois !

Est-il d'autre parti que celui de vos rois ?

Est-ce Jà cette foi si pure et si sacrée

Qu'à mon époux, à moi, votre bouche a jurée ;

La foi que vous devez à ses mânes trahis,

A sa veuve éperdue, à son malheureux fils,

A ces dieux dont il sort, et dont il tient l'empire?

POLYPHONTE

Il est encor douteux si votre fils respire ?

Mais quand du sein des morts il viendrait en ces lieux

Redemander son trône à la face des dieux,

Ne vous y trompez pas, Mes^ène veut un m&î re

Eprouvé par le temps, digne en effet de l'être ;

Un roi qui la défende ; et j'ose me flatter

Que le vengeur du trône a seul droit d'y monter.

Egisthe, jeune encore, et sans expérience,

Etalerait en vain l'orgueil de sa naissance ;

N'ayant rien fait pour nous, il n'a rien mérité.

D'un prix bien différent ce trône est acheté.

* Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, résout autrement et plus matériellement encore le problème de la royauté :

Un grand vilain entre eux élurent

Le p'us ossu de quant qu'ils furent,

Le plus corsu tt le greigneur (plus grand)

Si le fïient prince et seigneur.

La hardiesse tant vantée du vers de Voltaire, dit spirituellement M. J. J. Ampère, doit s'humilier devant celle de Jean de Meung.

+ Ce vers présente l'idée de Polyphonte sous un faux jour. Il a l'air d'opérer un retranchement, tandis qu'il prétend faire une libéralité. L'expression est louche.

Le droit de commander n'est plus un avantage

Transmis par la nature, ainsi qu'un héritage :

C'est le fruit des travaux et du sang répandu,

C'est le prix du courage ; et je crois qu'il m'est dû.

Souvenez-vous du jour où vous fûtes surprise

Par ces lâches brigands de Pylos et d'Amphryse ;

Revoyez votre époux et vos fils malheureux,

Presque en votre présence, assassinés par eux;

Revoyez-moi, madame, arrêtant leur furie,

Chassant vos ennemis, défendant la patrie;

Voyez ces murs enfin par mon bras délivrés ;

Songez que j'ai vengé l'époux que vous pleurez :

Voilà mes droits, madame, et mon rang et mon titre.

La valeur fit ces droits; le ciel en est l'arbitre,

Que votre fils revienne, il apprendra sous moi

Les leçons de la gloire, et l'art de vivre en roi :

Il verra si mon front soutiendra la couronne.

Le sang d'Alcide est beau, mais n'a rien qui m'étonne

Je recherche un honneur et plus noble et plus grand:

Je songe à ressembler au dieu dont il descend.

En un mot, c'est à moi de cétendre la mère,

Et de servir au fiis et d'exemple et de père.

N'afTectez point ici des soins si généreux, Et cessez d'insulter à mon fils malheureux. Si vous osez marcher sur les traces d'Alcide, Rendez donc l'héritage au fils, d'un Héraclide. Ce dieu, dont vous seriez l'injuste successeur, Vengeur de tant d'Etats, n'en fut point ravisseur^ Imitez sa justice ainsi que sa vaillance ; Défendez votre roi, secourez l'innocence ; Découvrez, rendez-moi ce fils que j'ai perdu, Et méritez sa mère à force de vertu ; Dans nos murs relevés rappelez votre maître : Alors jusques à vous je descendrais peut-être: Je pourrais m'abaisser ; mais je ne puis jamais Devenir la complice et le prix des forfaits."'

* Ces sentiments, pour être exprimés avec un peu d'emphase, n'en sont pas moins légitimes, et on sait gré à la mère d'Egisthe de ne pas oublier qu'elle est aussi la veuve de Cresphonte.

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