‹ MéropeChapitre 14 sur 80 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

POLYPHONTE, EROX.

ÉROX.

Seigneur, attendez-vous que son âme fléchisse ? Ne pouvez-vous régner qu'au gré de son caprice ? Vous avez su du trône aplanir le chemin, Et pour vous y placer vous attendez sa main !

POLYPHONTE

Entre ce trône et moi je vois un précipice ;

11 faut que ma fortune y tombe, ou le franchisse.

Mérope attend E^isthe ; et le peuple aujourd'hui,

Si son fils reparaît, peut se tourner vers lui.

En vain, quand j'immolai son père et ses deux frères,

De ce trône sanglant je m'ouvris les barrières ;

En vain dans ce palais, oîi la sédition

Remplissait tout d'horreur et de confusion,

Ma fortune a permis qu'un voile heureux et sombre

Couvrît mes attentats du secret de son ombre ; *

En vain du sang des rois, dont je suis l'oppresseur,

Les peuples abusés m'ont cru le défenseur :

Nous touchons au moment où mon sort se décide.

S'il reste un rejeton de la race d'Alcide,

Si ce fils tant pleuré dans Messène est produit,

De quinze ans de travaux j'ai perdu tout le fruit.

Crois-moi, ces piéjugés de sang et de naissance

Revivront dans les cœurs, y prendront sa défense.

Le souvenir du père, et cent rois pour aïeux,

Cet honneur prétendu d'êire issu de nos dieux,f

Les cris, le désespoir d'une mère éplorée,

Détruiront ma puissance encor mal assurée.

* Toujours les mêmes rimes ; sombre appelle presque nécessairement chez Voltaire le secret de Vumbre.

+ Dans ce vers prétendu a le même sens que dans le passage de Racine, " Cet honneur vametnent prétendu.''* 11 indique une préten ion qui peut être légitime et non une Iraude. Polyphonte, qui n'est pa& un mécréant, reconnaît d'ailleurs la valeur d>; ce litre.

Egisthe est l'ennemi dont il faut triompher. Jadis dans son berceau je voulus l'érouffer. De Narbas à mes jeux l'adroite diligence Aux mains qui me servaient arracha son enfance : Narbas, depuis ce temps, errant loin de ces bords^ A bravé ma recherche, a trompé mes efforts. J'arrêtai ses courriers ; ma juste prévoyance De Mérope et de lui rompit l'intelligence. Mais je connais le sort ; il peut se démentir; De la nuit du silence un secret peut sortir ; Et des dieux quelquefois la longue patience Fait sur nous à pas lents descendre la vengeance.*

ÉROX.

Ah ! livrez-vous sans crainte à vos heureux destins. La prudence est le dieu qui veille à vos desseins. Vos ordres sont suivis : déjà vos satellites D'Elide et de Messène occupent les limites. Si Narbas reparaît, si jamais à leurs yeux Narbas ramène Egisthe, ils périssent tous deux.

POLYPHONTE

Mais me réponds-tu bien de leur aveugle zèle ?

ÉROX.

Vous les avez guidés par une main fidèle: Aucun d'eux ne connaît ce sang qui doit couler, Ni le nom de ce roi qu'ils doivent immoler. Narbas leur est dépeint comme un traî re, un transfj Un criminel errant, qui demande un refuge ; L'autre, comme un esclave, et comme un meurtrier Qu'à la rigueur des lois il faut sacrifier.

POLYPHONTE

Eh bien ! encor ce crime ! il m'est trop nécessaire. Mais, en perdant le fils j'ai besoin de la mère ; J'ai besoin d'un hymen utile à ma grandeur, Qui détourne de moi le nom d'usurpateur,

* Souvenir d'Horace :

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede pœna claucb.

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