‹ MéropeChapitre 17 sur 80 · ACTE II. SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II. SCENE I

C'est le fruit malheureux de nos guerres civiles. La justice est sans force, et nos champs et nos villes Redemandent aux dieux, trop longtemps négligés, Le sang des citoyens l'un par l'autre égorgés. Ecartez des terreurs dont le poids vous afflige

Quel est cet inconnu ? Répondez-moi, vous dis-je.

EURYCLES.

C'est un de ces mortels du sort abandonnés Nourris dans la bassesse, aux travaux condamnés : Un malheureux sans nom, si l'on croit l'apparence.

N'importe, quel qu'il soir, qu'il vienne en ma présence ;

Le témoin le plus vil et les moindres clartés Nous montrent quelquefois de grandes vérités. Peut-être j'en crois trop le trouble qui me presse ; Mais ayez-en pitié, respectez ma faiblesse : Mon cœur a tout à craindre, et rien à négliger. Qu'il vienne, je le veux ; je veux l'interroger. f

EURYCLES.

Vous serez obéie. (A ismême.j Allez, et qu'on l'amené ; Qu'il paraisse à l'instant aux regards de la reine.

Je sens que je vais prendre un inutile soin. Mon désespoir m'aveugle: il m'emporte trop loin: Vous savez s'il est juste. On comble ma misère ; On détrône le fils, on outrage la mère.

* " Expressions inélégantes. Un poids accable plus qu'il n'afflige."— {la Harpe.)

f Cette persistance de Mérope est nécessaire pour nouer l'intrigue ; elle paraît faiblement motivée ; mais l'amour maternel, comme toutes les passions, a ses caprices, et cela suffit à la vraisemblance dramatique. Le spectateur entre volontiers dans les combinaisons qui doivent amener une situation théâtrale.

iS

Polyphonte, abusant de mon triste destin, Ose enfin s'oublier jusqu'à m'offrir sa main.

EURYCLÈS.

Vos malheurs sont plus grands que vous ne pouvez croire.

Je sais que cet hymen offense votre gloire ; Mais je vois qu'on l'exige, et le sort irrité Vous fait de cet opprobre une nécessité : C'est un cruel parti ; mais c'est le seul peut-être Qui pourrait conserver le trône à son vrai mai re. Tel est le sentiment des chefs et des soldats; Et l'on croit...

Non, mon fils ne le souffrirait pas ; L'exil où son enfance a langui condamnée, Lui serait moins affreux que ce lâche hyménce.

EURYCLES.

Il le condamnerait, si, paisible en son rang,

Il n'en croyait ici que les droits de son sang ;

Mais si par les malheurs son âme était instruite,

Sur ses vrais intérêts s'il réglait sa conduite,

De ses tristes amis s'il consultait la voix,

Y.l la nécessité, souveraine des lois,*

Il verrait que jamais sa malheureuse mère

Ne lui donna d'amour une marque plus chcre.t

Ah ! que me dites-vous ?

EURYCLES.

De dures vérités, Que m'arrachent mon zèle et vos calamités.

* Souveraine des lois signifie qui règne sur les lois, et Voltaire veut dire sans doute qu'elle est la première des luis, suprema lex. L'expression manque d'exactitude.

t L'inversion contenue dans ce vers paraît un peu dure à La Ilarpj.

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