SCÈNE I
NARBAS.
O douleur! o regrets! ô vieillesse pesante!
Je n'ai pu retenir cette fougue imprudente,
Cette ardeur d'un héros, ce courage emporté,
S'indignant dans mes bras de son obscurité.
Je l'ai perdu ! la mort me l'a ravi peut-être.
De quel front aborder la mère de mon maître ?
Quels maux sont en ces lieux accumulés sur moi !
Je reviens sans Egisthe ; et Polyphonte est roi !
Cet heureux artisan de fraudes et de crimes,
Cet assassin farouche, entouré de victimes,
Qui, nous persécutant de climats en climats,
Sema partout la mort, attachée à nos pas,
Il règne ; il affermit le trône qu'il profane ;
Il y jouit en paix du ciel qui le condamne.*
Dieux ! cachez mon retour à ses yeux pénétrants ;
Dieux! dérobez Egisthe au fer de ses tyrans :
Guidez-moi vers sa mère, et qu'à ses pieds je meure!
Je vois, je reconnais cette triste demeure
Où le meilleur des rois a reçu le trépas,
Où son fils tout sanglant fut sauvé dans mes bras.
Hé'as ! après quinze ans d'exil et de misère,
Je viens coûter encor des larmes à sa mère.t
* Souvenir de ce passage de Juvénal :
Et fruitur dis
Iratis.
L'expression du poëte latin est aussi claire qu'elle est énergique, tandis qu'on ne comprend guère ce que veut dire jouir du ciel.
f C'est un peu sa faute. Pourquoi a-t-ii été prudent au point de prendre avec Egisthe le nom de Polyc ète, et de faire de cet enfart piéservé pour le trône un miracle d'ignorance? Quel nom avaii-u donné à Egisthe ? Nous n'en savons rien par toute la pièce.
A qui me déclarer ? Je cherche dans ces lieux Quelque ami dont la main me conduise à ses yeux; Aucun ne se présente à ma débile vue.
Je vois près d'une tombe une foule éperdue ; J'entends des cris plaintifs. Hélas ! dans ce palais Un dieu persécuteur habite pour jamais.