SCÈNE I, POLYPHONTE, ÉROX
POLYPHONTE
A ses emportements, je croirais qu'à la fin
Elle a de son époux reconnu l'assassin ;
Je croirais que ses yeux ont éclairé l'abîme
Où dans l'impunité s'était caché mon crime.**
Son cœur avec effroi se refuse à mes vœux,
Mais ce n'est pas son cœur, c'est sa main que je veux :
Telle est la loi du peuple ; il le faut satisfaire.
Cet hymen m'asservit et le fils et la mère ;
Et par ce nœud sacré, qui la met dans mes mains,
Je n'en fais qu'une esclave utile à mes desseins.
Qu'elle écoute à son gré son impuissante haine;
Au char de ma fortune il est temps qu'on l'enchaîne.
Mais vous, au meurtrier vous venez de parler :
Que pensez- vous de lui ?
ÉROX.
Rien ne peut le troubler :
Simple dans ses discours, mais ferme, invariable, La mort ne fléchit point cette âme impénétrable. J'en suis frappé, seigneur, et je n'attendais pas Un courage aussi grand dans un rang aussi bas.f J'avouerai qu'en secret moi-même je l'admire.
* Ces deux vers sont excellents et dignes de Racine. Eclaire V abîme est une figure hardie mais juste. La clairvoyance répand sur les objets la clarté qui l'illumine.
f Antithèse analogue à celle du vers de Virgile :
Ingentes anirnos angusto in pec'ore versant. — [Georg., iv , 83.)
MÉKOPE.
POLYPHONTE
Quel est-il, en un mot?
ÉROX.
Ce que j'ose vous dire, C'est qu'il n'est point, sans doute, un de ces assassins* Disposés en secret pour servir vos desseins.
POLYPHONTE
Pouvez-vous en parler avec tant d'assurance ? Leur conducteur n'est plus. Ma juste défiance A pris soin d'effacer dans son sang dangereux De ce secret d'Etat les vestiges honteux : Mais ce jeune inconnu me tourmente et m'attriste. Me re'pondez-vous bien qu'il m'ait défait d'Egisthe ? Croirai-je que, toujours soigneux de m'obéir, Le sort jusqu'à ce point m'ait voulu prévenir ?
ÉROX.
Mérope, dans les pleurs mourant désespérée Est de votre bonheur une preuve assurée ; Et tout ce que je vois le confirme en effet. Plus fort que tous nos soins, le hasard a tout fait.
TOLYPHONTE.
Le hasard va souvent plus loin que la prudence ; Mais j'ai trop d'ennemis, et trop d'expérience, Pour laisser le hasard arbitre de mon sort. Quel que soit l'étranger, il faut hâter sa mort. Sa mort sera le prix de cet hymen auguste ; Elle affermit mon trône : il suffit, elle est juste.
* Il est certain que ni Ërox ni Polypbonte ne doivent rien comprendre, pas plus que le spectateur, à cet embrouillement qui fait d'Egisthe son propre assassin. Polyphonte de son côté s'est bien pressé de faire disparaître le chef des meurtriers et d'étoufftr, comme il dit dans son langage à périphrases :
Dans son sang dangereux De ce secret d'i^tat les vestiges honteux.
La Harpe trouve que cette périphrase est louche, et il a raison, tnais il faut ajouter encore qu'elle est languissante.