FANATISME MUSULMAN
s’approche de nous et nous offre de l’eau contenue dans une outre goudronnée, eau préférable, à ce qu’il paraît, à celle dont on use habituellement ici : toutefois, avant de donner l’outre, elle s’assure près de mes compagnons musulmans que je ji’en boirai pas.
Les indigènes ici ne sont pas fanatiques, ils ont même pour l’Européen des prévenances, mais à qui connaît un peu les musulmans ils ne réussissent pas à cacher le profond mépris qu’ils ont pour nous. Quel que soit l’accueil que le chrétien reçoive au Maroc, il souffrira toujours s’il a une nature tant soit peu délicate, de respirer cette atmosphère de mépris ; si la réserve des musulmans âgés devait lui donner quelques doutes à cet égard, les enfants, naturellement plus spontanés et aussi plus moqueurs, sont là pour enlever à l’infidèle toute illusion et pour lui témoigner d'une façon non équivoque les sentiments que leurs parents leur inspirent à son sujet. 11 est certaines villes comme Salé où il est à peu près impossible de se promener sans s’attirer les huées des enfants et sans voir tomber près de soi quelques petites pierres. 11 y a deux cent cinquante ans, un traité entre les Provinces-Unies et la ville de Salé stipulait que les commerçants ne seraient point « maltraités soit de paroles, de coups, de pierres, de boue ou autres insultes semblables «O). En 1902 cet état de choses n’avait pas encore radicalement changé. On se sent au Maroc « nasrâni » P) (chrétien) dans toute la force de ce terme auquel s’attache toujours chez les musulmans tout un cortège d’idées défavorables, analogues à celles
(1) Cf. Ct Levé et P. Fournel, « Traités du Maroc », lre partie, p. 74, art. IX.
(2) Sur l’emploi du mot «nasrâni», pluriel «nsâra», dans le sens d’idolâtre aussi bien que dans le sens de chrétien, cf. Renan, « Hist. g-én. des langues sém. », p. 258, et n. 2, et la référence indiquée.
IMPURETE DI-: L’INFIDELE
qui sont chez nous, même encore à l’heure actuelle, plus ou moins contenues dans le mot de « juif ». Le Prophète et les docteurs ont eu beau faire dans la doctrine aux juifs et aux chrétiens une place supérieure à celle des idolâtres, la masse n’a pas le sentiment de toutes ces distinctions, même lorsqu’elle les connaît, et un chrétien ou un juif ne lui sont pas moins antipathiques qu’un fétichiste.
Dans ce voyage à travers dos populations incultes nous devons bien nous figurer, si froissant que cela soit pour notre amour-propre, que nous paraissons à ces Marocains quelque chose d’impur et que notre corps même leur semble répugnant. Cette observation pourrait peut-être s’appliquer à bien d’autres musulmans mais nous craindrions de blesser de trop justes susceptibilités en ne nous restreignant pas aux limites de notre cadre actuel. Telle fut pourtant à une époque la doctrine do l’ancien Islam : le corps du chrétien y était proclamé impur et on devait faire ses ablutions après l’avoir touché. Depuis, les docteurs ont corrigé celle doctrine trop barbare et ont décidé que l’impureté de l’infidèle dénoncée par le Coran était une impureté morale et qu’il convenait seulement de se garder de l’approcher parce qu’il 11e fait point d’ablutions et qu’il peut transmettre d’autres impuretés (h,
(1) Voir sur cette question Goldziher, «Die Zàhiriten », p. 6 1-6.1 elle même, « Islamisme et Parsisme », in « Rev. Hist. Rel. », XLIII, 1901, p. 25. Toute la discussion roule sur un verset du Coran, IX, 28 : « innamâ 1 mouchrikîna nadjisoun », c’est-à-dire: «Vraiment, les polythéistes sont impurs ». Si l’on s’en tenait au strict sens coranique, ce verset ne pourrait en aucun cas s’appliquer aux chrétiens, car, dans le Coran, le mot mouchrikouna désigne toujours les idolâtres à 1 exclusion des chrétiens et des juifs. Ce mot signifie « ceux qui associent (à Dieu d’autres Dieux) », mais les écrivains modernes en ont étendu le sens aux chrétiens, alléguant que la 1 imité constituait une véritable association de dieux, et même les Ouahhabites de l'Arabie l’appliquent aux orthodoxes en disant que dans leur culte ceux-ci