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VESTIGES D’UNE ANCIENNE PROSPERITE

avant d’arriver au bord de la mer, à Ouâlidiya (11 h. 5), nous ne faisons certainement pas plus de trois kilomètres.

A partir de Ouâlidiya, nous longeons la côte jusqu’à Mazagan; j’ai dit plus haut que la description de la côte appartenait à une autre partie de cet ouvrage : nous nous dispenserons donc de la transcrire ici. Notre étape du 2 juin se termine à la zaouïa de Sîdi Ahmed ben Embârek et celle du lendemain à Mazagan. Je relèverai seulement dans mes notes le passage suivant qui peut nous aider à élucider une question intéressante, celle de l’ancienne prospérité des Doukkâla et en général des régions que nous traversons : « .... A 6 h. 35, nous passons près des ruines de la « sâniya Bou Mehdi ». Le mot « sâniya » qui signifie habituellement ce roue hydraulique élôvatoire à godets », c’est-à-dire noria, a très souvent comme ici le sens de « jardin (b ». On voit des restes de norias partout : il y en a une quantité extraordinaire. « On peut dire sans exagération que toute la vallée dans laquelle nous cheminons en est littéralement parsemée. Ce devait être autrefois un immense jardin ». Gomme les mots qui précèdent ont été écrits sur place, nous avons tenu à les reproduire textuellement.

Ainsi donc il y a eu une époque où toutes ces campagnes étaient couvertes de cultures ; des irrigations bien entretenues permettaient probablement la végétation des arbres, et vraisemblablement des vergers s’étendaient, là où aujourd’hui nous ne voyons plus que des cultures de céréales ; des petites villes comme Sernou et El Mdîna florissaient çà et là ; bref

(1) De « noria » rapprochez l’arabe « nà'oûra » qui a le même sens. A Païenne les roues à godets s’appellent « senia », mot évidemment venu de l’arabe « sâniya ». Amari, « Ibn Haukal », dans « Journ. Asiat. », 4e sér., t. V, 1845, p. 114, n. 37. Cf. Dozy, «Suppl. », s. v.

LA DOMINATION PORTUGAISE

le pays était clans un état de prospérité qu’il ne semble pas avoir connu depuis. Sans doute, il est toujours cultivé, mais il l’est d’une façon beaucoup moins intensive et la disparition des cités a dû entraîner celle des industries qui ne sont compatibles qu’avec la vie sédentaire dans les villes.

Que les villes aient été très nombreuses jadis dans les Doukkâla, on n’en saurait douter : Léon et Marmol les citent et les décrivent ; quelques-unes comme Ayer, Tit, Bou l 'Aouân, sont bien connues et n’ont pas cessé de figurer sur les cartes ; d’autres comme El Mdîna, Sernou, Miat Bir, nous ont été bien faciles à retrouver ; on retrouvera de môme le jour où on les cherchera, celles que Léon, Marmol, les documents portugais citent sous les noms diversement orthographiés de Subéit, Tamaracost, Terga, Cea , Benacaciz, Telmez, Umez, Ugerez, Çorjidade, Nomar, etc.... d). Que l’activité commerciale et industrielle ait été considérable dans ces villes, c’est ce que la présence des juifs, que nous avons essayé d’établir pourrait tendre à confirmer. Il est constant d’ailleurs que les Portugais ont tiré de ces villes d’abondants revenus et il est à croire qu’ils ont été une des causes de la ruine du pays pour l’avoir trop pressuré.

Nous savons qu’après la prise de Saffi, Nunho Fernandez ravagea tout le pays ; puis survinrent les chérifs sa'adiens qui engagèrent les populations dans une révolte sans succès, à la suite de laquelle les Portugais de Saffi opérèrent des razzias fructueuses. « On prit, dit le traducteur français de Marmol, 567 personnes, tant petites que grandes, 5000 pièces

(1) Voy. Léon et Marmol, loc. cit. , et David Lopes, « Aljamia portug-uesa », p. 92.

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menu bétail, 1000 bœufs ou vaches, 300 chameaux, plusieurs chevaux et hôtes de charge, avec quoi on retourna glorieux à Safie 0). » Si les Portugais n’avaient opéré ces razzias qu’à titre de représailles, le pays eût pu se relever, mais en réalité ils considéraient les provinces marocaines comme des mines à exploiter et ils ne cherchèrent qu’à piller. Dans ce but, ils s’allièrent à une partie des populations du pays, dont ils s’attachèrent les chefs : Yahya ben Ta'foùfa est resté la personnalité la plus brillante de ces chefs indigènes (1 2).

Les Portugais n’épuisaient pas seulement les ressources matérielles du pays, ils appauvrissaient encore sa population : on sait que l’esclavage était ouvertement pratiqué à Lisbonne ; les gouverneurs de Saffi comptaient parmi les pourvoyeurs des marchés d’esclaves du Portugal. A chaque instant les auteurs nous disent qu’on « envoya vendre en Portugal quantité d’esclaves des deux sexes». A propos de « Hadequis », ville de Hea (Hâha), qui reste à identifier, il écrit : « Nunho Fernandez d’Atayde, accompagné de Yahya, prit cette ville d’assaut en 1514 et en emmena les plus belles esclaves qu’il y ait eu depuis longtemps en Portugal». La même année, à la bataille où fut défait le frère du roi de Fez, le même auteur nous apprend que « les chrétiens pillèrent le camp ennemi où l’on fit 580 prisonniers, et toutes les femmes et les enfants des Cliecs (clieïkh) qui s’étaient trouvés au combat. Les captifs demeurèrent

(1) Marmot. « Affrica », II, f° 40 ; trad. fr. de Perrot d’Ablancourt, II, p. 85.

(2) Sur Yahya ben Ta‘foûfa voy. les intéressants documents rassemblés par David Dopes dans la deuxième partie de ses « Textos em aljamia portuguesa ».

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aux chrétiens et le butin aux alliés!1) ». Voilà donc comment s’opérait le partage ; de telles saignées devaient rapidement appauvrir le pays et nous ne sommes plus étonnés de voir les derniers habitants d’El Mdîna poussés par la misère à se faire volontairement esclaves. Marmol, après avoir énuméré les tributs payés par les alliés au roi du Portugal, ajoute : « Outre cela, les Portugais couraient au dedans du pays en la compagnie de leurs alliés et tiraient tribut des provinces voisines, ou les saccageaient et faisaient les habitants prisonniers (2). » Aussi les habitants fuyaient volontiers les villes où ils n’étaient plus en sûreté : lors de l’expédition du frère du roi de Fez dont nous avons parlé, Tît, El Mdîna, Soûbéït, Bon l 'Aouàn, Miat Bîr furent ainsi désertées (3) et le roi de Fez recueillit les fugitifs. Marmol parle constamment de villes qui furent dépeuplées au temps des Portugais et se repeuplèrent lorsqu’ils eurent abandonné leurs possessions, à l’exception de Mazagan, de laquelle ils ne sortirent plus (4).

Les Portugais ne furent pas la seule cause de la décadence de ces pays: à la fin du XIVe siècle le Magrib tout entier avait été rudement éprouvé. La terrible peste de 1348 y avait fait au rapport d’Ibn Khaldoûu , d incalculables ravages. « La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes, les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine,

(1) Marmol. « Affriea », II, fol0 45 v., 9 v., trad. Perrot d Ablancourt, II, p. 15, 84-85, 106-107.

(2) Marmol. « Affriea », II, fol0 47; trad. Perrot d’ Ablancourt, II, p. 87.

(3) Léon l’Africain in Ramusio, I, fol0 23 R, C, D ; David Lopes. « Aljamia portuguesa », p. 121 ; Diég-o de Torrès, « Hist. des Chér. », p. 23.

(4) Marmol « Affriea», IL fol0 9, fol0 50 v. etc —

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