‹ MerrâkechChapitre 121 sur 223 · L’INVASION ARABE · texte numérisé non relu

L’INVASION ARABE

les chemins s’effacèrent, etc.. . (h ». Les petites villes des Doûkkâla existaient-elles déjà à cette époque? Oui, si l’on en croit Léon l’Africain : nous n’avons d’ailleurs pas à leur sujet de témoignages antérieurs à ceux des documents portugais ; mais il n’y a aucune bonne raison de douter de leur grande ancienneté. Elles durent donc traverser une crise au XIVe siècle, mais probablement elles se refirent peu à peu et redevinrent florissantes dans le XVe siècle : un fléau d’un autre genre, mais plus terrible, n’avait cependant point cessé de les menacer et devait empêcher leur essor, je veux dire les Arabes. Ils tenaient depuis longtemps les campagnes et ruinaient petit à petit les villes. On a maintes fois décrit les funestes conséquences qu’eut pour le Magrib l’invasion hilalienne : « Pendant trois siècles et demi, écrit celui qu’on a appelé le Montesquieu de l’Afrique du Nord, ils ont continué à s’acharner sur ces pays ; aussi la dévastation et la solitude y régnent encore. Avant cette invasion, toute la région qui s’étend depuis le pays des Noirs jusqu’à la Méditerranée était bien habitée; les traces d’une ancienne civilisation, les débris de monuments et d’édifices, les ruines de villes et de villages sont là pour l’attester (1 2). » C’est bien là, en effet, le triste tableau que nous offrent les pays que nous étudions; bien lougtemps après Ibn Khaldoûn, les Arabes ont continué leurs ravages. Quand vinrent les Portugais, leur rôle perturbateur s’accentua encore : alliés partie à l’infîdèle, partie au musulman, tantôt au service du Portugal, tantôt à celui des rois de Fez ou de Merrâkech, ils furent les artisans de la ruine des Doûkkâla. Aujourd’hui encore, le voyageur voit avec

(1) Ibn Khaldoûn, « Prolégomènes », trad. de Slane, I, p. 312.

(2) Ibn Khaldoûn, « Prolégomènes », trad. de Slane, loc. cit.

SORTIE D’AZEMMOÛR

étonnement leurs tentes dressées sur remplacement des villes mortes et les troupeaux qu’ils parquent derrière les murailles croulantes. . . .

(Itinéraire d’Azemmoûr a Bou l cAouân).

(7 juin 1901). Nous quittons Azemmoûr à 6 h. 35 du matin pour faire route vers Bou 1 ’Aonân. En sortant de la ville, nous passons près d’une des curiosités du pays, un palmier à quatre branches disposées en éventail ou mieux en forme de lyre. Des pierres sont placées dedans çà et là, ce qui indique que ce doit être un arbre sacré : en effet, renseignements pris, c’est une «mzâra». Les mères viennent prier là pour guérir leurs enfants : ce sont elles qui placent ces cailloux dans les trois fourches de l’arbre et dans les écailles formées par la base persistante des palmes 0).

A 7 h. 15 nous traversons un ravin sans eau ; 1 Oum er Bbîâest tout près à gauche; un quart d’heure après, nous passons près de la koubba de Sidi Âïça Moûl el Ouâd ; dix minutes après, autre ravin, puis voici la « rgoùba » de Moûlaye Bou Gha'îb, avec un kerkoûr et deux petits arbres rabougris. La plaine s’étend au loin, monotone, sans arbres, sauf quelques dattiers : il n’y a pas de maisons, rien que des tentes et quelques nouâla ; nous avons affaire à des nomades

(1) Ce palmier ne répond pas aux conditions qui seraient, selon de Chavagnac, imposées à ces arbres lorsqu’ils ont un caractère sacré : « Les palmiers, dit-il , qui poussent auprès des koubba, sont tous en nombre impair. C’est, dit-on, l’œuvre des hommes qui en éliminent tout d abord un, lorsque le nombre en est pair ». (Comte de Chavagnac, « De Fez à Oudjda », dans « Bull. Soc. Géog. Paris », 1887, p. 318).

LES HOUZIYA

à parcours excessivement restreints ; les douars ne quittent presque jamais le voisinage des jardins de figuiers, en sorte qu’on pourrait les porter sur une carte. L’allure générale du terrain se caractérise par une série d’ondulations dont luxe est perpendiculaire à l’Oum er RM. Chacune de ces dépressions est une vallée qui se rend au fleuve: les douars sont régulièrement groupés dans chaque vallée. Les populations de ces pays sont administrativement réunies sous la dénomination de Hoùziya CL. Le palmier nain couvre la terre qui est relativement peu cultivée. A 8 h. 20 nous passons près de la koubba blanche des Oulâd Bon Sedra; puis vers neuf heures, dans une de ces dépressions dont nous venons de parler, nous trouvons un beau et grand douar d Oulâd Rahmoùn, qui sont une « fakdida » ou fraction des Oulâd Bon 'Azîz. Là se trouvent de beaux jardins de figuiers, au milieu desquels on vénère la baouîta de Sîdi Afbd en Nebî.

A ers 9 h. 30 nous nous perdons, et nous errons à travers champs pendant une heure avant de retrouver le chemin, toutes les cultures sont ici ravagées par les criquets : pour

(1) Ces Hoùziya sont une circonscription administrative, connue les Fahciya des environs de Tranger, non une tribu. Cependant Salmon, dans sa monographie des Fahciya, ouvrage d’ailleurs très remarquable, in « Arch. maroc. », 1904, II, p. 150, dit : « La tribu de Fahç est un bon modèle de tribu composite ». Il faut s’entendre : toutes les tribus que nous connaissons sont composites ; la tribu pure, composée d’individus descendus de 1 ancetre commun n existe pas. Mais encore faut-il réserver le nom de «tribu» aux groupements sociaux qui ont un certain deo-ré d’homoo-énéité . telles sont la plupart des tribus qui portent le nom d’un ancêtre. Autrement le mot tribu deviendrait synonyme de circonscription administiative. Sans doute la circonscription administrative peut devenir, avec le temps, une tribu, mais les Fahciya en sont-ils vraiment là? Il suffit de lire Salmon, « op. laud.», p. 1 G8, pour en douter.

LES OULAD FËREJ

les combattre les indigènes ont mis le feu aux herbes sèches et aux broussailles. De vastes étendues de terrain ont été ainsi incendiées. A 11 heures, voici les douars des Oulàd Hamdàn : à deux kilomètres sur la droite nous avons la koubba de Sîdi z Zemmoùri. Ail h. 20 toujours dans une de ces vallées dont nous avons parlé, voici les Oulàd Mbammed. Nous y faisons une halte près d’un puits et sous de beaux figuiers que les criquets ont laissés intacts : du reste, le fléau est beaucoup moindre par ici, soit que l’invasion ait été moins dense, soit que l’incendie des plaines ait détruit tous les jeunes. C’est ici le pays de la chasse, patrie des beaux slouguis et des faucons: pendant que nous déjeûnons, les indigènes s’amusent à forcer un lièvre à cheval.

Nous repartons à 2 h. 30 et vers trois heures nous sommes près d’un nouveau douar d’Oulàd Mhammed. Depuis neuf heures et demie du matin nous sommes dans les Oulàd Férej , grande tribu doukkalienne. Leur pays est très riche: la terre est profonde et fertile, encore qu’elle soit généralement très caillouteuse. A cette époque, les champs sont veufs de leurs céréales, mais on voit qu’ils sont tous cultivés et que pas un coin de terre n’est perdu. On devine aussi de belles prairies dont les graminées sèches sont encore, même en cette saison, une excellente nourriture aux bestiaux. Avec tout cela, les Oulàd Férej ont une mauvaise réputation: ils passent pour de grands voleurs et on craint beaucoup de camper chez eux avec des bêtes nombreuses.

A 3 h. 25 voici la maison ruinée de l’ex-caïd Sa'îd ould Bon Cha'îb ould Jîlâli Ber Râmi. A 3 h. 15, nous passons devant un douar de la fraction des Ouahla. A 4 h. 05 nous sommes à 1 )âr el Hàj j Sa'îd ould Icef (prononciation spéciale de «Yoûcef »): c’est la maison d’un protégé du Portugal, car si les Portugais ne courent plus dans les Doukkâla les raids auda-

LES OULÂD FËREJ

ci eux du XVIe siècle, ils pratiquent largement aujourd’hui ce genre nouveau de déprédation qui s’appelle la protection consulaire. Nous nous détournons un peu de notre route pour aller camper au beau douàr d’Oulâd Heniya, de la fakhda Oulâd Brik, toujours dans les Oulâd Fërej : là est la demeure de Si Mohammed ben Heniya, au nom de qui nous sommes très bien accueillis. Le cheïkh est en voyage, mais un de ses parents nous reçoit en son absence et, chose rare chez les Doukkâla, fait égorger un mouton en notre honneur. La détermination de notre point de campement sur la carte ne laisse pas que de nous embarrasser, car notre marche a été irrégulière, notre direction variable ; nous sommes à l’E. N. E. du Souk el Arba' qui est sur la route de Mazagan à Merrâkeeh, avant Sidi Ben Noûr et à 15 ou 20 km de ce marché 0).

8 juin. Nous parlons vers 5 h. 45, et nous marchons à une allure d’environ six kilomètres à l’heure. De grands troupeaux de bœufs pâturent dans les chaumes. Puis le palmier nain réapparaît et couvre de vastes superficies : le plateau est fort ondulé ; cà et là des jardins de figuiers jettent une note gaie dans le paysage, mais il n’y a pas d’autres arbres. A 5 h. 55 nous avons à no tre droite, à 5 kilomètres environ, la zaouia de Sîdi Mçàoiul ; à 6 h. 15, Dâr Si 'Abdelkader ould Zîdî, à 6 h. 55 le 'azîb d’El Hâjj Bou Gha'îb ben Deffa, associé agricole d’un espagnol de Mazagan, vers 7 h., sur la droite à deux ou trois kilomètres, la casba ruinée du caïd Bahloûl.

A huit heures et à quatre cents mètres à notre gauche, sur un mamelon élevé, au bord de l’Oum erRbîâ, dont nous

(1) Les cartes que nous avons eues à notre disposition ne nous ont été d’aucun secours pour fixer notre itinéraire ; aussi avons-nous cru devoir donner le détail de notre horaire ; il en est de même pour l’étape suivante. C’est avec ce seul horaire que nous avons construit hypothétiquement notre route.

LE SULTAN NOIR

ne sommes plus maintenant qu’à un kilomètre, subsistent des ruines anciennes : à côté sur une colline, il y a aussi des traces de vieilles constructions. Nous n’avons pas été les visiter, faute de temps, et je le regrette aujourd’hui vivement, car peut-être s’agit-il là des vestiges de l’une des petites villes que Léon et Marmol placent sur les rives de l’Oum er Rbîâ. On nous assure que cet endroit s’appelle aujourd’hui « el kerya (U d es soltân lekhal », c’est-à-dire le « village du sultan noir ». Ce sultan noir est un personnage légendaire auquel les Marocains attribuent indistinctement toutes les ruines de constructions qu’ils reconnaissent pour être musulmanes. Il intervient en particulier dans un cycle de légendes relatives à Sîdi Bel 'Abbés de Merrâkech, dont nos aurons à reparler plus loin et que M. René Basset a déjà signalées (~). On le retrouve encore dans les légendes relatives à la fondation d’El Mansoûra, près de Tlemcen (1 2 3). Partout il est donné comme fils d’un célèbre sultan nommé Moùlaye Ya'koûb ; on croit aussi qu’il conduisit le fameux siège de Tlemcen de 1299 à 1307. L’auteur du « Kitâb el Istiksâ » pense que le « sultan noir » est le sultan El Mansoûr Abou 1 Hagan ben 'Otmân ben Ya'koùb ben 'Abdelhakk, le Mérinide, qui s’empara de Tlemcen en 1337 : « on l’appelait ainsi, dit-il, parce que sa mère ôtait éthiopienne (4) ». René Basse ta fait remarquer qu’il est bien plus naturel de

(1) Le mot kerya n’est guère usité aujourd’hui dans le sens de « village» chez les indigènes du Maroc méridional.

(2) René Basset, « Nedroma et les Traras », p. 206, secp et les références qu’il donne.

(3) René Basset, « op laud. », p. 21 1 et les références données ; W. et G. Marçais, « Monuments de Tlemcen », p. 192 seq.

(4) Ahmed ben Khâlid, « Istiksâ », II, p. 57 ; Mouliéras, « Maroc inconnu », II, p. 275.

LE SULTAN NOIR

croire que le sultan noir représente le célèbre mérinide Abou Ya'koùb Yoùcef, qui assiégea Tlemcen pendant plus de sept ans et construisit El Mansoùra, ce siège fameux ayant dû frapper l’imagination populaire beaucoup plus que la prise de Tlemcen en 1337 (b. Cette opinion paraîtra encore mieux fondée si l’on considère que le nom du sultan noir arrive généralement dans les légendes à propos de ruines d’anciens édifices : d’autre part, le prédécesseur d’Abou Ya'koub Yoùcef s’appelait Abou Yoùcef Ya'koûb, et dans les traditions populaires on donne généralement le père du sultan noir comme s’appelant Moùlaye Ta'koùb. C’est la réponse que, dans les Doukkâla, nous ont faite surplace des indigènes qm n’étaient évidemment pas au courant de nos discussions de folklore. Il n’y a donc point de doute qu’à Tlemcen, le sultan noir ne représente le Mérinide qui fît le grand siège de Tlemcen et construisit la ville d’El Mansoùra: il est d’ailleurs possible, ainsique l’indique M. René Basset que l’imagination populaire ait confondu avec lui le conquérant de 1337, mais en tous cas c’est, à Tlemcen, aux constructions du premier que la légende se rattache.

Il n’est pas très difficile du reste de deviner pourquoi l’auteur du « Kitâb el Istiksa » a identifié le « sultan noir » avec le sultan mérinide Abou 1 Haçan 'Ali 1 Mansoùr, fils d’Abou Sa'îd 'Otmàn. On peut voir encore en effet le tombeau de ce souverain et celui de sa mère dans les ruines de la mosquée de l’ancienne ville berbère de Ghella, près de Rabat. Chacun d’eux porte une épitaphe sur marbre blanc en beaux caiactères et celle du prince nous donne son nom avec la date et le lieu de sa mort (1 2). Cette tombe est connue à Rabat dans le

(1) René Basset, « Nedroma et les Trâras », p. 204 seq.

(2) Ces inscriptions sont très connues et ont été successivement signalées

LE SULTAN NOIR

peuple sous le nom de tombe du « sultan noir » et celle de la princesse sous le nom de tombe de Lâlla Chella. Ainsi le vulgaire, voyant cette tombeau milieu de ruines imposantes l’a de suite rapportée à son personnage légendaire favori et quant à la tombe delà princesse il en a fait la sainte delà ville portant le môme nom qu’elle et en quelque sorte sa patronne. Gela nous montre que l’expression de « soltân khal » peut être suivant les pays attribuée à des personnages différents. 11 est clair qu’ Ahmed benKhâlid, l’auteur de l’Istiksa, qui est originaire de Salé, a lu les inscriptions en question, car il a dû bien souvent visiter les ruines de Chella. Comme d’autre part il ne pouvait ignorer que le vulgaire considère le tombeau royal comme celui d’ « es soltân le khal », il en a conclu à l’identité du personnage légendaire et du personnage historique et il a inséré ce beau renseignement dans son livre.

D’autre part, àMerrâkech, il y a lieu d’admettre encore une identification différente du sultan noir. Si l’on considère en effet que Sîdi bel 'Abbés es Sebtî, le patron de Merrâkech est rapproché, dans le cycle de légendes auxquelles nous avons fait allusion, du sultan noir et de son père Moùlaye Ya'koûb et d’autre part que Merrâkech est encore pleine des souvenirs du célèbre Almohade Aboû Youcef Ya'koûb el Mansoûr, le vainqueur d’Alarcos, qui bâtit plusieurs célèbres monuments, il nous semble qu’il faut dans ce cas identifier le sultan noir avec El Mansoûr. Sîdi bel 'Abbés vécut en effet

et lues plus ou moins correctement par Tissot, in « Bull. Soc. Géog. Paris », VIe sér., XII, p. 271 ; Drummond Hay, « Amemoir of Sir John Drummond Hay », p. 99 ; Codera y Saavedra, in «Bol. d. 1. R. Acad. d. Hist. », t. XII, 1888, p. 503-507 ; Meakin, « The Moorish Empire», p. 103. En dernier lieu elles ont été visitées par Kampffmeyer, « Reisehriefe », lettre XII et Adelmann v. Adelmannsfelden, « 13 Monate in Marokko », p. 22.

LE LONG DE L’OUM ER RBll

de 1130 à 1205 et El Mansoûr l’Almohade régnait de 1184 à 1199, c’est-à-dire au moment de la célébrité du grand saint; d’ailleurs, le prédécesseur d’El Mansoûr s’appelant Abou Ya'koûb Y oûcef, il est très naturel que le peuple en ait fait Moûlaye Ya'koûb. Le rôle prépondérant que joue à Merrâkech le sultan El Mansoûr dans les traditions relatives aux grands monuments de la ville me semble devoir imposer cette troisième interprétation de la même manière que la construction de Mansoûra impose la première en ce qui concerne les légendes tlemcéniennes. La confusion entre ces deux souverains bâtisseurs aurait du reste été bien facilitée par ce fait que l’un s’appelle Abou Yoûcef Ya'koûb fils d’Abou Ya'koûb Yoûcef et l’autre Abou Ya'koûb Yoûcef fils d’Abou Yoûcef Ya'koûb, célèbres tous les quatre.

De l’autre côté de l’eau est la contrée nommée Ed-I)âfa', qui fait aussi partie des Doukkâla : c’est un pays montagneux et difficile, dont les habitants étaient encore « siyyâb », c’est-à-dire insoumis au temps de Moûlaye 'Abderrahmân . Le fleuve, d’ailleurs, coule par ici dans une vallée fort accidentée. Le pays de la rive gauche que nous traversons en ce moment est également un peu accidenté. Nous cheminons dans des prairies très grasses : l’une d’entre elles, située dans un petit bas-fond, est encore toute verte, ce qui à cette époque où tout est brûlé, réjouit singulièrement la vue. Elle est formée presque uniquemen t d’une graminée à épi serré et court formant un tapis que parsèment des touffes glauques de j ujubier, le tout sur le fond d’une terre d’un rouge vif ; c’est un vrai régal des yeux. A 8 h. 45 nous sommes tout près de l’Oum er Rbîâ que nous apercevons par la vallée sèche de l’un de ses affluents; son cours est fort sinueux. A 9 h. 05, en suivant une direction qui oscille entre le S. S. E. et le S. E. nous passons à El Khoritât; à 9 h. 10

BOU L'AOUÂN

nous laissons SîdiMhammed ed Dâher à 2 kilomètres à droite ; nous sommes dans les douars des Oulâd'Amer; à 9 h. 30, ce sont les Oulâd Sîdi 'Amâra ; à 9 h. 45, l’Oum er Rbîâ est tout proche, on l’aperçoit dans sa vallée encaissée ; à 9 h. 50 nous passons près du marabout de Sîdi 'Amâra ecli Chleuh ; à 10 h. 55 enfin, nous apercevons sur une colline, la casba de Bou 1 'Aouân.

La casba nous semble être de l’autre côté du fleuve et comme on nous dit qu’il y a là un gué, Mechra' el Kerma, nous nous y rendons aussitôt. Sans être difficile, le passage exige de l’attention, car la rivière roule encore beaucoup d’eau et à l’endroit le plus profond du gué, un cavalier est mouillé jusqu’au commencement du mollet : à aucun moment, en cette saison, les bêtes ne perdent pied dans le gué. D’ailleurs, un peu en amont, fonctionne un de ces radeaux d’outres dont nous avons parlé plus haut. Comme nous nous dirigeons de ce côté on nous demande pourquoi nous voulons traverser le fleuve, nous répondons que c’est pour aller à Bou l 'Aouân dont nous apercevons la casba pittoresque sur l’autre rive, nous semble-t-il « Yous voulez donc passer l’oued deux fois ! », nous dit-on. Nous n’y comprenons plus rien. Enfin tout s’explique : Bou 1 'Aouân n’est pas sur la rive droite du fleuve, mais bien sur la rive gauche, celle-là même que nous côtoyons en ce moment, mais il est dans une boucle en forme d’S très recourbée, en sorte que pour y aller, il faut ou bien passer le fleuve deux fois (et la deuxième fois avec un gué peu praticable) ou bien faire un très grand détour pour atteindre la casba dans la presqu’île au fond de laquelle elle est enfermée. Le plus long détour est moins ennuyeux que le transbordement de nos bagages par radeau . Nous repartons donc du gué vers midi et, après une heure d‘une marche pénible, car il nous faut tra-

CASBA I)E BOU L'AOUAN

verser le lit escarpé d’un grand affluent de l’oued et ascendre la colline de Bou l 'Aouân, nous arrivons à la casba. A cent mètres de distance l’aspect en est pittoresque : sur un mamelon escarpé, elle dresse ses murailles crénelées, enserrée de tous côtés par la vallée étroite et profonde où courent les eaux rouges et bruyantes de l’oued. Nous décidons d’y passer l’après-midi d’aujourd’hui et la matinée du lendemain ; demain soir nous traverserons l’Oum er Rbîâ pour aller dans les Châouia,

Nous avons levé un plan approximatif de la casba, que nous reproduisons et dont on voudra bien excuser l’imperfection, étant donné que nous ne disposions en faits d'instruments que d’un ruban de deux mètres. Nous commençons par faire extérieurement le tour de la forteresse, qui est un rectangle d’environ 140 1 * 111 sur 110 m. Nous levons ensuite le plan des constructions intérieures. Nous suivrons ce même ordre dans notre description 0).

Les grands côtés du rectangle formé par la casba ont une direction S. S. O. -N. N. E. Pour la commodité de l’exposition nous supposerons que cette direction est S. O. -N. E et nous appellerons, par exemple, faceS. O., la face de la casba qui se trouve vis-à-vis de l’ouverture de la boucle de l’Oum erRbîâ. De ce côté, la colline offre une pente raide aboutissant sur un terrain mamelonné et très difficile ; le seul endroit par où l’on ait accès dans la presqu’île se trouve ainsi naturellement défendu. Des deux côtés courent à nos

(1) Sur la forteresse de Bou l 'Aouân, voir les références que nous avons déjà citées, supra, p. 112, n. 1 ; 115, n. 1. M. Th. Fischer a décrit la casba sommairement et sans donner de plan. Notre description est entièrement indépendante de la sienne et du reste beaucoup plus détaillée,

car 1’archéologie qui était un de nos objectifs, n’attirait naturellement que

d’une façon secondaire l’attention du savant géographe.

CROQUIS DE LA KASBA DE BQU L AOUAN

100 mètres

CT

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Détail du Cro

Porte delà kasha avec chambres et lo jettes intérieures et un escalier conduisant sut les murailles Par es Sultan i, avec cour intérieure et colonnade Escalier descendant dans des sous-sols Magasins

Vastes chambres en sous-sol conduisant dans la galerie F Calené a ciel ouvert avec marches longues et faciles pouvant être descendues par des bêtes.

Tour de défense polygonale Escalier pour monter a. la tour

Paierie à ciel ouvert , sans marches enp ente assez douce Passais peu élevés pouvant servir d'abreuvoir Construction de destination inconnue Mosgiée avec cour intérieure et colonnade Minaret

Marabout de Sidi Mancer Citerne

Mihrab de la mosquée Marabout de Sidi Ali ben Pacer

Back of Foldout Not Imaged

CASBA DE BOU L'AOUAN

pieds, en s’écartant, les deux branches de 1 oued. Les mars de la casba, de ce côté comme des autres, ont une hauteur de quelque dix mètres. La grande porte, vue de l’extérieur,

Fig. 45. — La casba de Bon l'Aouân, vue de devant

[Cliché cle Vendeur )

n’a rien de monumental : elle est d un style régulier et banal, avec de chaque côté une coquille informe en relief. En haut se trouve une inscription en neskhi oriental, qui se traduit ainsi : <x Triomphe, pouvoir et victoire éclatante à notre seigneur Ismâ'îl, le combattant pour la foi (au nom) du Dieu des mondes. Que Dieu le fortifie et lui donne la victoire dans la personne de son esclave, le fortuné de Dieu, le favorisé, le juste, Aboû 'Otmân el Bâcha Sa'îd ben el Kheyyât, que Dieu le seconde. L’an onze cent vingt-deux» (b.

(1) On remarquera que notre traduction ne concorde pas exactement avec celle que donne Th. Fischer, « Al. 3e Forsclmngsreise », p. 110. J’ai reproduit le texte dans l'appendice qui termine ce volume, n° II.

CASBA DE BOU L'AOUAN

Gela correspond à 1710 ou 1711 de notre ère. Les battants de la porte sont conservés et fonctionnent même encore, quoique défoncés par places.

Du côté S. -E. la pente de la colline est très raide, plus de 45° en moyenne jusqu’au niveau du fleuve où elle doit plonger presque directement lors des crues. De ce côté les méandres de l’Oum er Rbîâ forment un paysage plus agréable : au printemps quand tout est vert, ce doit être fort beau, car en ce moment, bien que tout soit calciné, le coup d’œil est bien moins sévère que des autres côtés. De la casba, en haut de la colline, part, sur cette face S.-E., une allée à ciel ouvert bordée de murs élevés au moins à la hauteur d’un cavalier et qui descend jusqu’au bord du fleuve. A mi-chemin, pour éviter des escarpements trop verticaux, elle fait un angle droit et en ce point se trouve une tour de forme octogonale, munie d’un escalier permettant d’en atteindre le sommet. Puis l'allée fortifiée continue suivant sa nouvelle direction et aboutit à des bassins situés tout à fait au bord de la rivière et aujourd’hui plus ou moins envasés. Cet ouvrage maintenait évidemment les habitants de la casba en communication constante avec le fleuve, leur permettant en particulier d’y mener boire les bêtes à peu près en sécurité. Gela nous indique que le pays était dur à tenir et que toutes les précautions étaient prises pour pouvoir soutenir un longsiège.

Du côté N.-E., derrière la casba, un espace de un à deux hectares est occupé par de nombreuses ruines de maisons en pierres sèches, pressées les unes contre les autres. Quelquesunes, sept ou huit environ, sont encore habitées aujourd’hui: cependant il y a peut-être eu là jadis entre 200 à 300 feux. Les habitants fuient, disent-ils, devant les exactions du makhzen : 1 oppression est telle, à les en croire, qu’ils ne

CASBA DE BOU L'AOUÂN

peuvent plus vivre (b. Ils ne construisent plus du reste de maisons et se contentent soit de recouvrir d’un toit en chaume les anciennes maisons encore debout, soit d’élever une nouâlà à côté ou dans une ancienne enceinte. Le mur de la casba est de ce côté-ci bordé par des escarpements qui isolent presque entièrement le village de la forteresse. Comme partout ailleurs les murailles ont environ dix mètres de hauteur et sont en pierre taillée.

Le côté N. -O. de la casba est limité par des pentes plus raides encore que du côté S.-L. ; il a fallu, faire de ce côté un

Fig. 46. — La vallée de l’Oum er Rbîâ, vue du haut de Bou 1‘Aouàn

(Cliché de l’auteur)

mur de soutènement. La colline plonge directement dans l’eau rouge du fleuve dont le cours est très tourmenté; en

(1) Ces lignes étaient écrites en 1901 avant que la crise du « terlîb » n’eût fait sentir ses effets.

CASBA DE BOU L'AOUÂN

certains endroits, ses flots se brisent avec fracas entre les rochers de la berge ; en d’autres, la surface sans ride de l’eau la fait deviner profonde. Les bords immédiats du fleuve ont encore quelque verdure, mais le reste de la vallée est entièrement desséché ; cette sécheresse, la couleur presque sanglante du fleuve, l’âpreté des pentes, tout cela donne au paysage une teinte sinistre ; un palmier jette une note grêle dans cet étrange tableau. En face, de l’autre côté du fleuve, des maisons en pierres sèches dessinent leurs arêtes aiguës (fig. 46) ; avec celles qui sont derrière la casba elles forment le douar de Bou l’Aouân ; moins d’un cinquième d’entre elles sont habitées ; au milieu des ruines, trois arcades se dressent encore debout, lamentables en ce tableau de dévastation. Et nous avons encore là, sous les yeux, une illustration poignante de ce que nous avons écrit plus haut sur la décadence de la civilisation dans ces riches pays depuis le XVIe siècle.

La porte de la casba est assez compliquée ; elle est coudée et bordée de plusieurs chambres et recoins, dont notre croquis donne les détails. A gauche, en entrant, on trouve un escalier qui conduit au-dessus de la porte. Si l’on franchit celle-ci et que l’on pénètre dans l’intérieur de la casba, on trouve à droite le corps de logis connu aujourd’hui sous lenom de « Dâr 6) es soltân » et qui était évidemment l’appartement particulier du seigneur de la casba. L’intérieur de cet appartement est une cour intérieure rectangulaire sur les côtés de laquelle s’ouvrent des chambres longues à la mode musulmane. Une colonnade de douze colonnes à chapiteaux très simples règne tout autour de la cour et les colonnes des

(1) J écris toujours Dâr, il faudrait Dâr, car dans l’arabe vulgaire ce mot est généralement prononcé avec un d emphatique.

CASBA DE BOU L'AOUAN

angles sont doubles. Dans chaque chambre, à chaque extrémité est un portique ogival orné d’entrelacs en plâtre moulé et d’une bande d’inscriptions arabes. Ces inscriptions sont, du reste, les mêmes pour tous les portiques et consistent dans deux mots arabes indéfiniment répétés et que nous lisons ainsi : « al 'âfiya al bâkiya », c’est-à-dire : « la paix continuelle » (fig. 44 bis). Par terre et au bas des murs il y avait des mosaïques en faïence ; il n’en reste que des débris mal conservés et du reste, elles paraissent avoir été très ordinaires. Tout autour de la cour, les arcades portaient les mêmes ornements de plâtre et la même inscription que les portiques des chambres. Les plafonds étaient en bois peint, mais c’est à peine s’il reste quelques vestiges de la peinture.

Dans la partie S.-E. de la casba se trouvaient des magasins vastes et profonds, mais semblant, par suite de l’exhaussement du sol alentour, avoir été creusés en terre. 11 y en avait presque une dizaine ; ceux du N.-E. ne sont pas conservés ; c’étaient une série de voûtes longues parallèles les unes aux autres et prenant jour par en haut, dont chacune avait près de 20 mètres de long et 6 à 7 mètres de hauteur. La voûte est aujourd’hui défoncée en plusieurs endroits 0).

Du côté de l’angle N. de l’enceinte se trouvait une construction de 33 mètres de long dont le plafond a disparu. L’intérieur était cloisonné par des murs très élevés et isolés les uns des autres ; la tradition locale veut que cela ait été une prison ; nous y verrions plus volontiers des latrines, mais l’étude plus approfondie de l’architecture des casbas marocaines résoudra la question. iAu milieu du mur N.-E. de la

(1) Est-ce à ces magasins qu’il est fait allusion dans « Relat. Mar. 1727- 1737 », p. 224?

CASBA DE BOU L'AOUAN

casba s’élève une tour de défense qui est ronde, tandis que toutes les autres sont carrées.

Dans l’angle E. subsiste la mosquée : elle est assez bien conservée. Le minaret en particulier est debout tout entier et

I on peut toujours y monter. L’intérieur de la mosquée est d’un style très lourd, à arcades sans ornements, à colonnes carrées et massives . Dans la cour attenante s’élève le marabou t de Sîdi Mançer (telle est la prononciation locale), avec une coupole conique; dans l’intérieur un catafalque, le tout à peu près entretenu. Du côté S. -O. de la casba, en dehors du mur d’enceinte s’élève un autre petit marabout en pierres sèches qui s’appelle Sîdi 'Ali ben Nâçer; et au N.-W., plus loin que le village situé derrière la casba et à quelques mille mètres de celle-ci, brille la coupole ovoïde de Sîdi 'Amâra.

P ig. 47. — Casba de Bon l'Aouàn : le minaret et la koubba de Sidi-Mançer

[Cliché de l’auteur )

CASBA DE BOU L'AOUAN

Si l’on s’en rapporte à l’inscription que nous avons reproduite, la casba serait du commencement du XVIIIe siècle ; mais Léon et Marmol parlent déjà de la forteresse de Bon l'Aouân, comme ayant été bâtie par ’Abdelmoùmen (b. On pourrait supposer que Moûlaye Isma'îl n’a fait que la restaurer, puisque l’inscription ne mentionne pas qu il en soit le constructeur. Mais, il nous semble que l’examen de l’édifice doit faire écarter l’hypothèse d’une restauration superficielle. C’est d’une reconstruction qu’il faut parler ; il est d’ailleurs plus que probable que, comme le fait remarquer Th. Fischer, cette reconstruction a été l’œuvre au moins partielle d’esclaves chrétiens. L’emploi en grand de pierres taillées semble indiquer une main-d’œuvre habile et abondante, et nous savons que Moùlaye Ismû'il a employé aux immenses constructions qu’il aimait à élever, des milliers d’esclaves chrétiens. 11 est plus que probable qu’ après que les habitants de Bou l'Aouân effrayés, au dire de Léon, par l’arrivée des Portugais, eurent abandonné cette place, elle tomba peu à peu en ruines ; bien qu’elle se fût repeuplée au temps de Marmol, la casba resta sans doute plus ou moins délabrée jusqu’au jour où Moùlaye Ismâ'îl, reconnaissant la valeur s tra tégique de Bou l'Aouân, la fi t recons traire entièrement1 2 3) . La position est en effet assez forte pour que tous les gouvernements qui se sont succédé au Maroc l’aient nécessairement occupée chaque fois qu’ils ont dominé sérieusement le pays F).

(1) Léon, « in Ramusio », f° 24, G, D ; Marmol, « Alinea », II, f° 62 v.

(2) Ce semble être aussi l’avis de Chénier, « Rech. sur les Maures », III, p. 273.

(3) Bou l'Aouân était encore occupé au milieu du XVIIIe siècle, comme on le voit par Zaïâni, «Tordjemân», trad. Houdas, p. 102; en 1781, Chénier, « Rech. sur les Maures », III, p. 76, le trouva seulement gardé par quelques noirs. Aujourd’hui, il est complètement désert.

MECHRA' EL KERMA

La tradition qui attribue la fondation de Bou l'Aouân à 'Abdelmoûmen n’existe plus aujourd’hui; les habitants ne connaissent môme plus le nom du célèbre almohade. Ils disent que la casba a été construite par « es soltân lekhal », et nous avons ici une quatrième identification possible de ce fameux sultan noir dont nous avons parlé plus haut; et cette identification ne paraîtra point invraisemblable si l’on veut bien se rappeler que Moûlaye Ismâ'îl avait le teint presque noir (b et était un grand bâtisseur.

Les gens de Bou l'Aouân disent encore que le village qui s’élève sur la rive droite du fleuve, en face de la casba, est plus ancien que celui qui est derrière celle-ci. Ils prétendent tirer leur origine du Soûs et racontent qu’un sultan du Maroc se maria avec une fille du Soûs, nommée Bou l'Aouân. Celle-ci demanda au sultan de lui donner un territoire pour y établir ses parents. Le sultan la fit alors monter sur la colline où se dresse aujourd’hui la forteresse et lui dit : « La terre t’appartient aussi loin que ta vue peut s’étendre d ici. » Et il y bâtit une casba pour la famille de sa femme.

(10 juin). \ ers trois heures de l’après-midi nous partons pour le gué de Mechra' el Kerma, appelé aussi Mechra' Bou l'Aouân et nous refaisons pour cela le même chemin qu’hier en sens inverse. Comme nous l’avons déjà dit, le gué est double ; les gens et les bagages passent la rivière à un endroit où elle est étroite, mais profonde, sur un radeau d outres, tandis que les botes passent plus bas, au véritable gué, montées par les gens du pays. Les habitants sont de corvée à tour de rôle au bord de l’oued pour faire passer les voyageurs et perçoivent pour cela un droit dont il est diffi-

(1) Cf Pidou de SMDlon, « Rel. Mar. », p. 60; Simon Ockley, « Rel. fez et Maroc », p. 137; Jean de la Paye, « Rel. voy. Red. capt. »,

PASSAGE DE L’OUM ER RBÎa

cile (le préciser le montant, car la perception me paraît fort arbitraire. Pour faire passer nos huit personnes, deux chevaux, cinq mulets et deux ânes, on me demande vingt pesetas ; mais après un long et habile marchandage de mon compagnon musulman, on tombe d’accord à deux douros, ce qui n’est vraiment pas exagéré, vu qu’il faut faire passer les bagages par petits paquets. L’argent, nous disent les préposés du jour, est remis au caïdqui le verse au makhzen, mais il est évident qu’il doit en rester un peu aux doigts de tout le monde. Les habitants sont de bons diables ; pendant que le transport des bagages se fait, opération qui demande près de deux heures et demie, je cause avec eux. Ils admirent beaucoup mon couteau à plusieurs lames, mon costume en velours les intrigue également; l’un d’eux, plus savant que les autres, leur explique que c’est tissé avec des fils de palmier nain : les chrétiens, assure-t-il, savent travailler le « doùm » et en faire de la soie !

C’est au gué de Mechra' el Kerma que le makhzen avait voulu construire le pont dont nous avons parlé plus haut et, en effet, la rivière passée, nous trouvons sur notre chemin un certain nombre de pierres taillées sommairement. Ce projet ne fut pas réalisé et, d’ailleurs, les indigènes étaient hostiles au pont qui leur eût enlevé une source de revenus (*). Nous revenons camper en face de la casba de Bou l'Aouân, de l’autre côté defoued. C’est le môme village que celui qui est derrière la forteresse ; les habitants des deux villages sont parents et passent à chaque instant la rivière pour venir se visiter. Je retrouve là les indigènes qui m’accompagnaient ce matin dans la levée du plan de la casba ; ils ont vu la tente dressée ici et ont aussitôt passé l’eau. Avant que le

(1) Cf suprà, p. 1 15.

DANS LES CHÂOUIA

soleil soit couché, nous allons voir les arcades à moitié ruinées dont nous avons parlé plus haut ; très simples, elles

sont cependant de construction soignée, en pierre bien taillée, avec une ornementation d’entrelacs rectilignes en plâtre.

Tout le reste de la mosquée est en pierres sèches et très grossièrement fait. Le mihrâb, trop petit, est bâti d’une sorte de pisé ; la disposition de la mosquée est ridicule ; une seule rangée d’arcades, une grosse colonne juste en face du mihrâb. Tout cela fait penser qu’il y eut jadis là une construction plus soignée et plus étendue quia été ruinée et grossièrement restaurée plustard.

(11 juin). Notre itinéraire se continua dans les Ghâouia et nous ne le reproduirons pas dans ce paragraphe consacré aux Doukkâla. Je rappellerai seulement que, poursuivi par l’idée de retrouver les vieilles villes énumérées par Léon, le long de l’Oum er Rbîâ, je me dirigeai vers un point des Châouia nommé aujourd'hui Tâmerrâkchiyet ; Léon l’Africain, en effet, parle d’une ville appelée Temeracost (b, que Marmol appelle Tamarrocx(1 2)et c’est évidemment là une forme berbère du nom de Merrâkech. Bien que ces deux auteurs placent cette ville sur la rive gauche de l’Oum er Rbîâ, cependant la ressemblance du nom me fit penser qu’ils avaient pu se tromper et que la Tâmerrâkchiyet des Châouia était la même. Nous étions d’autant plus porté à penser ainsi que l’on nous

oc Mihrâh

p Colonnes

q Arcades

8 Mur récent en terre

fig. 48. — Croquis de la petite mosquée du village de Bon l'Aouân.

(1) Léon, in Ramusio, I, f° 24, G, D.

(2) Marmol, « Alinea », f° 62, r.

TÂMERRÀKCHIYET

disait en même temps que Târga se trouvait non loin de là. Or, parmi les bourgs de TOum er Rbîâ énumérés par Léon et Marmol, se trouve également une Terga. Mais la déception qui nous attendait peut servir une fois de plus à prouver combien sont vaines les identifications proposées sur de simples données onomas tiques. Târga, en effet, point situé à la limite des Mzâmza et des Oulad Sâmed, fraction des Oulad Sa'îd, n’est qu une très belle et très abondante source entourée de rochers, mais sans aucune trace de ruines ; Tâmerrâkchiyet, à quelque dix ou douze kilomètres de Târga, dans les Oulad Sâmed, n est qu’un endroit où s’élève au milieu de la plaine un rocher assez remarquable et que nous avons cité plus haut en exemple, avec un fdir et un douar (h. Aussi, quelle désillusion quand nous y arrivâmes ! Il n’y avait pas de ruines, rien de l’homonyme oubliée de Merrâkech el Hamra, de la ville fortifiée décrite par Léon et par Marmol. J’eus beau m’entêter, y rester une journée entière pour explorer les environs, pas une pierre ne put m attester qu’on y eût bâti jamais lamoindre maison. On nous dit seulement que près de là, il y avait un puits creusé par les Portugais, mais depuis plusieurs mois que l’on me montrait des puits prétendus portugais, j’étais blasé sur ce genre de découvertes dont je parlerai plus loin. Nous demandons pourquoi Tâmerrâkchiyet s’appelle ainsi et nous recevons cette réponse : « Merrâkch ma bfat ch ettebna hua », c’est-àdire littéralement : « Merrâkech n’a pas voulu se faire bâtir ici ». Sur interpellation, notre interlocuteur nous raconte la légende suivante : lorsque les fondateurs de Merrâkech voulurent bâtir cette ville, ils choisirent l’endroit où se trouve actuellement Tâmerrâkchiyet et là ils attendirent le

(1) Cf supra, p. 170 et iiy.

LE J BEL LAKHDAR

« fâl », c’est-à-dire l’augure ; la première voix qu’ils entendirent était celle d’un homme qui appelait son oncle : « là khâli». Or, khâli veut également dire: « désert, vide » ; c’était donc un mauvais présage et les fondateurs de la capitale du Hoûz quittèrent ces parages pour aller plus au sud. Arrivés dans la plaine de la Tensift, ils s’arrêtèrent de nouveau, séduits par l’emplacement et attendirent encore un présage. Là, la première voix qu’ils entendirent fut celle d’un homme qui en appelait un autre en disant : «la 'Amer». Or, ce mot 'Amer qui est un nom fort répandu vient d’une racine dont les différents dérivés ont le sens de «culture, prospérité, civilisation.... ». Ils se fixèrent donc là et bâtirent Merrâkech (h.

Le Jbel Lakhdar qui est à la limite des Doukkâla, vers le S.-E., est la seule partie de la région que nous n’avons pas visitée, faute de temps et nous l’avons vivement regretté. Cette montagne, en effet, est célèbre dans l’histoire aussi bien que dans la légende. C’est d’abord une montagne sainte ; déjà Léon et après lui Marmot, qui consacrent à la « Montagne verte » d’importants chapitres de leurs ouvrages, nous la représentent comme habitée par de nombreux anachorètes. De nos jours encore, elle serait, au dire de tous les

(1) Lors de mon dernier voyage au Maroc, en 1904, j’appris que Tàrga existe bien encore le long' de 1 Oum er Rbîa dans les Oulad fërej ; c est, ajoute mon informateur, un « blad er roumàn », c’est-à-dire une «ville des Romains ». Je suis donc passé auprès sans le savoir en 1901 ; peut-être sont-ce les ruines que j’ai signalées comme « kerya d es soltân lekhal » ? La moindre exploration fera facilement retrouver toute la série des vieilles villes énumérées dans les Doukkâla par Léon etMarmolqui ajoute beaucoup ici à son devancier.

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