LE LAC I)U J BEL LAKHDAR
présent le Jbel Lakhdar ne méritait plus guère son nom de Montagne Verte d); il n’en a pas toujours été de môme, si l’on s’en rapporte à Léon et à Marmol : ces auteurs en effet nous dépeignen t le Jbel Lakhdar comme couvert de forets qui sont aujourd’hui complètement disparues. Les chênes et les pins de jadis ont fait place aux touffes peu aimables du tlah et du rtem. Il y a encore, paraît-il, dans le Jbel Lakhdar d’assez nombreuses sources et à ses pieds des dayas abondantes, mais où est le grand lac, décrit par Léon, si poissonneux qu’on y prenait à la main les anguilles et toutes sortes d’autres poissons? Il était, ajoute notre auteur, aussi grand que le lac de Bolsena, et un roi mérinide de Fez qui passait par là y séjourna pendant huit jours, partageant son temps entre des pêches et des chasses merveilleuses, car le gibier de tout poil et de toute plume était dans les forêts de la montagne d’une abondance prodigieuse (1 2). On serait enclin aujourd’hui à traiter ces beaux récits de fables si les intéressantes recherches de Brives n’en avaient montré la vraisemblance. Ce géologue a étudié le régime des eaux de la région du Jbel Lakhdar et il conclut de ses observations qu’à une époque peu éloignée de nous, les eaux aboutissaient à l’Oum er Rbîâ et que par conséquent la montagne devait en fournir davantage, probablement parce qu’elle était plus boisée. Aujourd’hui la montagne ne donne plus assez d'eau pour que
(1) Il convient de remarquer que l’arabe « ’akhdar » signifie non seulement « vert », mais encore « sombre, foncé, noir ». C’est ainsi que la garde du prophète était appelée « al katîbat°u 1 khadrà’°u » ou la troupe noire », à cause des armes qui étaient toutes en fer, disent les commentateurs. Cf. Sprenger, « Mohammed », III, p. 316.
(2) Léon, in Ramusio, fol0 25, B, C; Marmol. « Affrica », fol0 63 v., 64 r.
CLIMAT DES DOUKKALA
les torrents qui s’en échappent puissent se frayer un passage et il en est résulté une nappe alluvionnaire de cailloux roulés qui envahit peu à peu les terres cultivables. Les eaux tombant sur ce sol quartzeux, s’y infiltrent immédiatement laissant la surface sèche et stérile h). De ces intéressantes constatations de Brives on peut tirer cette conclusion, qu’entre l’époque où les rivières du Jbel Lakhdar allaient jusqu’à l’Oum erRhîà et l’époque actuelle où elles ne furent plus qu un torrent sans débouché et presque toujours à sec, il fut un temps où les eaux n’ayant plus la force d’aller jusqu’au fleuve, mais étant encore abondantes, s’épanouissaient en lacs au pied de la montagne : cette époque correspondait an temps où Léon l’Africain péchait dans le fameux lac qu’il décrit.
On. n’a point d’observations météorologiques suivies faites dans les Doukkâla; mais les données recueillies à Casablanca permettent de se faire une idée du climat de cette région; sur la côte môme, la température est assez constante, ne descend guère au-dessous de + 5° l’hiver et ne monte guère au-dessus de + 30° l’été; mais dans l’intérieur l’écart s’accentue au fur et au mesure qu’on s’éloigne de la mer; il est probable qu’à la limite des deux plateaux, on doit avoir des gelées blanches fréquentes l’hiver et des maxima de 45° l’été. Weissgerber et Fischer ont signalé la grande sécheresse de l’air sur le plateau supérieur (1 2). La saison des
(1) Brives. « Consicl. géog. sur le Maroc occidental », in « Bull. Soc. Géog. Alg. », 2e trim. 1902, p. 174-175
(2) Voir l’importante étude de Th. Fischer. « Zur Ivlimatologie von Marokko », dans « Z. G. E. », XXXV, 1900, p. 365 seq., où l’on trouvera la bibliographie; il faut y ajouter les matériaux recueillis depuis par l’auteur et qui intéressent plus spécialement les Doukkâla dans « Meine dritte Forschungsreise », p. 186 seq., ainsi que les nouveaux et très importants
HYDROLOGIE DES DOUKKALA
pluies commence en octobre et finit en avril. Au milieu de l’hiver, en janvier généralement, on observe la petite saison sèche, si bien connue des Algériens et qui manque rarement. Un des avantages les plus marqués du climat du Hoùz et en général du Maroc central et septentrional sur celui de l’Algérie est l’extrême rareté de ce curieux et obscur phénomène météorologique qui s’appelle le sirocco
Nous avons déjà noté à plusieurs reprises que presque partout le niveau de l’eau est extrêmement profond : on ne le rencontre d’habitude qu’à 20 ou 30 mètres en moyenne et bien souven t à 40, 50 et même 60 mètres de profondeur. Cette profondeur est bien facile à mesurer et il n’est nullement besoin d’une sonde pour cela : elle s’inscrit en effet toute seule sur la piste ménagée auprès du puits, et voici pourquoi. I)e chaque côté de la margelle deux solides piliers en maçonnerie supportent un arbre horizontal fixe sur lequel passe en glissant une corde. A l’une des extrémités de cette corde on attache le récipient à remplir et à l’autre on attelle une bête qui s’éloigne peu à peu sur la piste (0 : le chemin qu’elle parcourt donne donc la profondeur du puits. Cette grande profondeur de l’eau rendrait pénible l’abreuvage des bestiaux, si de nombreuses dayas ou mares d’eau ne se trouvaient çà et là : sur ce terrain sans relief, l’eau pendant la saison des pluies s’accumule dans certaines dépressions larges et très peu profondes et y séjourne une grande partie de l’année. Nous avons vu que c’est, justement à une ancienne extension de ces dayas que Brives attribue la formation des tirs : ces mares dont l’eau est potable en hiver,
documents publiés par le Dr Reynaud. « Hygiène et médecine au Maroc », p. 186 seq. Cf. encore Weissgerber. « Trois mois de campagne au Maroc », p. 207 seq.
(1) Cf. « Rapport mission mil. Maroc », 1882, p. 60-61.