CRAINTE DE L’ETRANGER
Maroc, à moins d’être un gros personnage officiel ou de faire partie de son escorte, dépouiller toute fierté et toute susceptibilité.
Dans ces sentiments d’antipathie que les Marocains professent à l’égard des Européens, il faut assurément distinguer la haine de l’infidèle et la crainte du conquérant. Ils ne sauraient comprendre que l’amour de la science ou même la seule curiosité soient les uniques mobiles des voyageurs européens qui visitent leur contrée sans être commerçants ; ils no s’expliquent les investigations et les questions des explorateurs qu’en leur attribuant le dessein de reconnaître le pays pour en faciliter la conquête «à leur gouvernement : et peut-être après tout ne se trompent-ils qu’en partie. «On craint le conquérant plus qu'on ne hait le chrétien », dit de Foucauld (b.
Sans doute cette crainte du conquérant vient encore renforcer la haine du fidèle pour le mécréant, mais tous ces sentiments d’hostilité ont encore une racine plus profonde, je veux parler de la crainte de l’étranger quel qu’il soit. Tout primitif est choqué profondément par les dissemblances de race ; on sait combien les sauvages ont peur de toute espèce de nouveauté (1 2) et cette peur s’est prolongée dans les sociétés musulmanes modernes sous forme de l’horreur de la « bida» ou innovation (3). L’étranger en particulier cause toujours au primitif une irrémédiable méfiance : on craint ses maléfices, on le croit volontiers sorcier; le moindre de ses actes est suspect. Au Maroc, dans les régions écartées, les indigènes surveillent avec une
(1) I)e Foucauld, «Reconnaissance», p. XVI. Cf El Oufrâni, «Nozliet», trad. Hondas, p. 421.
(2) Frazer, « Golden Boug’li », I, p. 347 ; trad. fr., I, p. 275.
(3) Voy. sur la « bid'a » Goldzilier, « Zàliiriten », p. 18.