‹ MerrâkechChapitre 152 sur 223 · DRESSAGE DU FAUCON · texte numérisé non relu

DRESSAGE DU FAUCON

mangeait le produit de sa chasse, mais le saint n'y touchait jamais. Lorsqu’il se vit au déclin de sa vie, prévoyant que les faucons n’obéiraient plus à ses enfants, il les réunit un jour et les fit attacher par les pieds. Les faucons lui demandèrent pourquoi il faisait cela ; il leur répondit qu’il était sûr qu’ils n’obéiraient pas à ses enfants. Alors l’un des faucons lui dit : « Retti lina 'aïnîna, 'aïn la châfet, kêlb la yoûja' », c’est-à-dire : « couvre-nous (plutôt) les yeux, si l’œil ne voit pas, le cœur ne souffre ». Ainsi fut inventé le chaperon. Comme partout, le faucon se porte sur un gant (D ; on le nourrit de viande, sans sel, car, nous dit le fauconnier qui nous donne ces détails, si seulement la viande a touché un peu de sel, l’oiseau peut en mourir.

Dans le début de sa captivité, le faucon refuse la nourriture pendant une période qui va de trois à huit jours, puis il consent à manger de la viande. On évite de lui donner de la graisse, toutefois la graisse de gibier ne lui est pas nuisible. On commence à l’apprivoiser à la lumière d’une bougie : on le déchaperonne et on le caresse doucement; à la lumière artificielle, il ne se défend pas. Du reste dès qu’il consent à manger, il ne cherche plus à frapper. Lorsqu’il est un peu habitué au fauconnier, on cesse de le déchaperonner, sauf à lâchasse. Il apprend à revenir sur le poing de son maître, quand celui-ci l’appelle par des onomatopées : « hech, lia, liech.... (1 2) » Sidi 'Ali a dit : « Raouta treddou, oua laou fi

(1) Longs détails sur la manière de porterie faucon dans El Mangali, « Traité de vénerie », trad. Pharaon, p. 115 seq., 120 seq., du texte arabe.

(2) Yoy. « Falconry in Morocco, by an amateur hawker», in «Al Mogreb al Aksa », journal hebdomadaire de Tanger, 27 décembre 1902 et 3 janvier 1903, nos 1040 et 1041. Ces deux articles sont ce que je connais de mieux sur la fauconnerie au Maroc.

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jeou ssamâ», c’est-à-dire : « Un cri le rappelle, même s’il est dans la profondeur du ciel ». C’est par la baraka du saint qu’il revient ainsi de si loin. Le faucon vit en général huit années ; les vieux peuvent se dresser comme les jeunes. Il faut le surveiller sans quoi il cherche souvent à reprendre sa liberté ; il arrive parfois aussi que si l’on a affaire à un gibier trop rapide, que les chevaux ne peuvent pas suivre et

dont on perd la trace, le faucon entraîné loin de son maître ne revient pas :

il reste quelques jours auprès de sa victime, puis il retourne, disent les fauconniers, dans son pays natal. En Algérie, on lâche généralement le faucon après la saison des chasses ; quand l’époque revient, on en cherche d’autres, souvent on reprend les mêmes pendant plusieurs années de suite ; ce n’est qu’exceptionnellementque l’on garde un sujet de choix O.

Fig. 64. — Un fauconnier doukkâli avec Lgg fauconniers OU

son faucon sur le poing

(Cliché de l’auteur ) (( biyyâza » au Maroc,

forment une sorte de corporation, placée sous le patronage de Sîdi 'Ali ben Belkâcem. Ce saint vivait à Merrâkech,

(1) Daumas, op. laud., p. 369; Margueritte, op. laud., 139; Loche, « Hist. nat. Ois. », p. 57.

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où il mourut l’an 946 Hég. suivant les uns, 951 Hég., suivant les autres. Son sanctuaire se trouve actuellement derrière la Koutoubiya. C’était, nous disent nos informateurs, un chérif descendant d’Idrîs : il eut deux fils nommés Sîdi 'Otmân et Sidi Bou Smâ'îl, ce dernier surnommé Bou Sejda, parce qu’il récitait le Coran tout entier étant prosterné, sans se relever (*). Les fauconniers qui prétendent aujourd’hui descendre du saint, s’appellent en son souvenir Kouâcem ; ils sont répartis en quatre principaux centres, quatre zaouias : les Kouâcem des Oulâd Fèrej, la zaouia de Ouahla, celle de Ouarâf et celle de Sîdi 'Allai, dans les Oulâd Bou 'Azîz. Mais les Kouâcem ne sont pas une véritable confrérie : ils n’ont pas de « dikr », qui leur soit particulier. Ils ont des disciples dans les Béni Ahsen, mais ceux-ci ne sont pas comptés comme descendants du saint : ce sont seulement des kheddâm.

Chez les musulmans, comme en Europe, la fauconnerie a un glorieux passé (1 2) ; à l’heure actuelle, au Maroc, les sultans ne chassent plus, mais les fauconniers, les biyyâza sont considérés et font tous partie du makhzen ; comme tels ils reçoivent une légère « moûna » ou subside d’entretien. Du temps de Moûlaye Haçan, ils étaient nombreux et le

(1) Ibn 'Asker, « Daouhat en nâcliir », p. 74, et Mohammed el Mahdi 1 Fâci, «Moumti' el ’asmà' », 7e cah. , p. 2, mentionnent Sîdi ’Abou 1 Hasan 'Ali ben ’Abou 1 Kâcem ed Doukkâli et donnent pour sa mort les dates que j’ai indiquées. C’est lui et non son fils qu’ils appellent Bou Sedjda, parce que, disent-ils, il passait la nuit prosterné. Mais, chose extrêmement curieuse et que nous n’expliquons pas, aucun de ces deux auteurs ne dit mot de la fauconnerie ; le second seul donne au saint l’ethnique « doukkâli ».

(2) Voir quelques indications dans Hartmann, « Lied. d. lyb. Wüste », p. 143; c’est surtout chez les persans que le noble sport paraît avoir été cultivé. Voy. Chardin, « Voy. en Perse », III, 396 ; C* Duhousset, « Les chasses en Perse », in « Tour du Monde », 1862, 2e sem., p. 114 seq.

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vizir leur diminua leur solde; mais ils se plaignirent au sultan qui la leur fit rétablir. Plus récemment, le célèbre Ba Ahmed, leur supprima aussi la moûna et de plus il les obligea à payer des impôts : mais un fauconnier nous assure que Sîdi 'Ali ben Belkâcem lui apparut en songe à ce propos et que le vizir eut tellement peur que, le jour même, il fit sacrifier treize taureaux en l’honneur du saint ; puis il leur rendit la mouna et cessa d’exiger d’eux les impôts. L’année où j’ai pris ces informations, c’est-à-dire en 1902, le sultan, à Rabat, leur donnait une peseta par jour à chacun : ils sont actuellement une quinzaine ou guère plus, nous assuret-on.

Ainsi le makhzen a ses biyyàz, comme Charlemagne avait ses falconarn et ses avicularn , comme nos rois de h rance avaient leurs innombrables officiers de fauconnerie. La fauconnerie apparaît ainsi comme un sport royal; en dehors des souverains, il n’y a au Maroc et en Algérie que les grands seigneurs qui le pratiquent. On sait combien en France la noblesse se montra jalouse de ce privilège (0; le nom de hobereaux en resta aux gentilshommes campagnards (1 2). Les faucons figuraient au nombre des redevances féodales ; à l’époque do la domination portugaise, des petites villes berbères comme Aguer, Agouz (3), etc.., situées dans la région do Saffi donnaient actuellement en outre des impôts un certain

(1) Interdiction ù tous roturiers de tendre ou de prendre des faucons, Magaud d’Aubusson, op. laud., p. 33.

(2) Magaud d’Aubusson, op. laud., p. 131.

(3) Aguer est peut-être ici Kasbat Ayer, à une étape au nord de Saffi, sur le bord de la mer plutôt que Santa Cruz d’Agadir ; Agouz, port dans la région de Saffi, n’est pas placé.

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