UN DOUAR DES REHÂMMA
astucieusement dissimulé par quelques oripeaux, fait silencieusement son office : jeunes et vieilles sont prises
en instantané, sans préjudice de la marmaille rahmanienne qui s’attroupe autour de nous.
Nous avons aussi la visite du « fkîh a , le savant et le fanatique de l’endroit, personnage peu sympathique, méprisant et gourmé dans sa science, à qui nous donnons vite la pièce blanche qu’il désire, pour qu’il nous délivre de sa pédante compagnie. Le lits du caïd, révoqué, qui vient nous voir, est plus distingué et plus intéressant :
on nous l’envoie pour nous demander si nous n’avons point des nouvelles de ce qui se passe à Merrâkech. Tous les Rehâmna sont, en effet, en grand émoi, par suite de la mort de leur puissant caïd, 'Abdelhamid, qui était en même temps pacha de Merrâkech et ils attendent les évènements. Ces Rehâmna nous font l’effet de gens réservés, mais en somme accueillants.
(13 octobre). Nous partons à 5 h. 45 et, de suite nous marchons en pleine Bahîra. Ce mot de Bahîra se donne aux
Fig. 80. — Le fils du caïd Jilâli, des Oulâd Brahîm (Brâbich, Rehâmna)
(Cliché de l’auteur)
LA « BAHÎRA »
plaines parfaitement unies et souvent inondées l’hiver (B. La Bahîra du Hoûz est une dépression de près de 20 kilomètres de long sur 2 à 3 de large, qui occupe le long du pied des Jbîlêt une dépression résultant, dit Brives, d’un léger synclinal helvétien (1 2). La partie où les eaux séjournent le plus longtemps est spécialement appelée « el mesjoùl » (3). C’est ce « mesjoùl » que nous traversons ce matin, mais comme nous sommes à la fin de l’été, il est complètement à sec. C’est un terrain salé, couvert d’efflorescences blanchâtres, absolument infécond et où il ne pousse que des soudes. L’hiver, l’eau y séjourne : Brives, au mois de décembre, y a trouvé environ 30 centimètres d’eau et la traversée, en est, paraît-il des plus pénibles. Comme on doit s’y attendre, les bords de ce « mesjoùl » nourrissent de nombreux troupeaux de moutons qui sont de véritables prés-salés. Nous sommes d’ailleurs dans le pays du mouton, car la plus grande partie des Rehâmna, spécialement du côté des Béni Meskîn et de l’Oum er Rbîâ, est occupée par de vastes « kliela » , où errent d’immenses troupeaux d’ovins.
A peine sortis de la Bahîra, nous entrons dans la « râba », c’est-à-dire la forêt. Cette forêt se compose de jujubiers arborescents, de 2 à 3 mètres de hauteur et est fort agréable aux yeux : il est facile de se rendre compte que dans l'hiver et au printemps, lorsqu’il y a encore delà verdure et des fleurs, ce doit être un charmant paysage. La zone de la fûba est,
(1) Cf Renou, « Description du Maroc », p. 33.
(2) Brives, op. laud., p. 7.
(3) C’est-à-dire l’endroit où l’eau est arrêtée, consignée (?). Dans la plaine de la Mléta, aux environs d’Oran, on appelle « ’orrîd », l’endroit où s’accumulent les eaux. Pour une série de noms arabes relatifs aux dépressions inondées, voy. Bel, « Lac algériens », p. 9-10.
LE PLATEAU HERCYNIEN
toujours d’après Brives, la zone de contact des deux formations tertiaire et ancienne que nous avons signalées. Cette forêt du reste n’est pas très large, car au bout de trois quarts d’heure, vers 7 h. 30, nous arrivons à la « nzâlet el fâba » et aussitôt après, il n’y a plus que de petits jujubiers rabougris et isolés, qui même bientôt font complètement défaut. Nous foulons aux pieds les terrains anciens de la chaîne hercynienne ; le sol est devenu siliceux, c’est le même gravier fin que nous avons déjà signalé sur la route de Mazagan à Merrâkech, dans la plaine de Souméïra, composé surtout des débris de quartz, provenant de la désagrégation des roches éruptives, extrêmement nombreuses. Jusqu’à Guerrando le terrain va garder le même caractère.
Naturellement une pareille région est tout à fait infertile, c’est à peine si à de longs, très longs intervalles, on trouve à portée d’une source quelques maigres cultures. Cet immense plateau si décharné, si désolé en ce moment, doit cependant être verdoyant dans la saison humide. A 8 h. 15, nous sommes à la nzâla de Ben Mohammed, et une heure après nous passons une crête sur laquelle se découpe une ligne de rochers appelés « Hajer bàrek », c’est-à-dire les pierres couchées et qui ont une silhouette bizarre et bien capable d’échauffer l’imagination indigène. Nous avons laissé à droite le Guentoùr, dont nous avons parlé plus haut (b, et à 10 heures, après avoir passé près d’un village de marabouts, descendants de Sidi 'Abderrahmân, nous arrivons à Ben Guerîr, endroit célèbre par les cinq koubba qui s’élèvent près du village et qui sont celles de Sidi 'Abder-
(1) En Algérie, ce mot signifie une Lutte de terre avec de la broussaille coupée ; on l’entend avec un ta et avec un ta. Synonyme : « nabka » (Sud oranais).