Les Rehâmna
Le nom des Rehâmna est un de ces ethniques, si nombreux dans toute l’Afrique du Nord, qui correspondent à un nom propre arabe mis au pluriel. C’est ainsi que nous avons en Algérie les Douâouda, de Dâoûd, les Menâçer, de Mançoùr, les Renânma, de Rennâm, etc... et au Maroc les Rehâmna de 'Abd er Rahmân, les Menâsra de Mançoùr, les Rouâched, de Râched.... Ce mode d’appellation n’est pas du tout propre aux grandes agglomérations et des noms de simples dcher ou douâr comme Rouânem, Nouâçer, Fouâres, viennent évidemment de Rânem, Nâçer et Fâres. Les indigènes expliquent généralement ces noms en disant que les Rehâmna descendent d’un nommé 'Abderrahmân,
etc Mais cette explication n’est pas d’accord avec l’idée
que nous nous sommes faite des agglomérations sociales de ces pays (h, et nous ne saurions considérer toutes les tribus
(1) Voy. suprà, p. 52.
ORIGINE DES REHAMNA
dos Rehâmna comme descendant d’un ancêtre unique. Il y a lieu de remarquer que chez les primitifs les idées de parenté et de souveraineté s’associent fort aisément et nous devons admettre que le groupe primitif des Rehâmna qui s’est accru dans la suite, tant par sa propre multiplication, que par l’entrée d’éléments nouveaux, eut à un moment un chef nommé 'Abderrahmân et que le nom en resta depuis. C’est une habitude qui est très répandue chez les sauvages et les barbares d’appeler une tribu ou un clan du nom de son chef, et dans l’Afrique du Nord même, il est usuel qu’un douar ou un dcher soit désigné par le nom de son chef ou de son marabout: nous en avons vu plusieurs exemples dans les pages précédentes (h.
lies Rehâmna n’ont pas toujours occupé le territoire sur lequel ils se trouvent actuellement. An XVIe siècle, ils n’y étaient pas encore établis et le pays qu’ils occupent aujourd’hui faisait partie du vaste domaine des Heskoûra, peuplade berbère, d’origine masmoudienne, dont le territoire s’étendait jusque sur les contreforts du Haut- Atlas (1 2), où elle existe du reste encore aujourd’hui (3). Les Rehâmna, à cette époque, étaient une simple fraction des Doui Haçan qui nomadisaient dans le Soùs et jusque dans le Drâ et le Sahara (4). Ce n’est que plus tard qu’ils s’installèrent, proba-
(1) Sur les noms des tribus voy. Tylor, « Civ. prim. », I, 460 seq. et les références données.
(2) Telle est la façon dont Léon, in Ramusio, I, fol. 24 et Marmol, « Affrica », II, fol. 64 r., nous présentent les choses. El Bekri, trad. de Slane, p. 338, et El Idrîci, trad. Dozyet de Goeje, p. 80, semblent placer les Heskoûra plus au Sud et vers leur emplacement actuel.
(3) De Foucauld, « Reconnaissance », p. 276 et passim.
(4) Ibn Ivhaldoun, « Hist. des Berb. », trad. de Slane, I, p. 96, 115; II, p. 160 ; III, p. 144 ; Léon l’Africain, in Ramusio, I, fol. 5, B, G.
ORIGINE DES REHÂMNA
blement par ordre d’un sultan, dans les régions où ils se trouvent maintenant CO. Or les Doui Haçan étaient de race arabe ; il semble donc bien qu’on doive considérer les Rehâmna comme des arabes. De fait, ils ont assez bien le type qu’à tort ou à raison on considère comme le type arabe dans l’Afrique du Nord ; leur caractère assez chevaleresque, discret et hospitalier, s’accommode assez bien avec ce que l’on est convenu de nommer le caractère arabe; leur langue est exclusivement l’arabe et ce sont avant tout des pasteurs. Mais il est vraisemblable qu’ils ont subi de nombreuses influences berbères ; leur langage en particulier en porte quelques marques. Enfin on ne peut soutenir qu’ils se sont substitués purement et simplement aux berbères qui occupaient leur pays ; il faut bien plutôt croire qu’ils se sont mélangés avec eux et les ont plus ou moins absorbés.
En tout cas un grand nombre d’entre eux trahissent encore leur origine; leur teint est souvent presque noir, comme celui des populations du Sahara marocain, et les femmes d’un grand nombre de fractions, principalement des fractions maraboutiques , s’habillent encore entièrement de cette cotonnade bleue des Indes que l’on appelle «khent». Si l’on considère qu’en tout pays, le vêtement des femmes aussi bien que celui des religieux, représente le plus souvent la survivance d’un vêtement primitivement commun aux deux sexes, on ne sera pas étonné de ce fait, étant donné que les Rehâmna sont originaires du Soûs et des régions sahariennes et que dans le Sud Marocain le khent est l’étoffe la pins habituelle des vêtements (1 2). Nous verrons que d’autres indices viennent à l’appui de
(1) Sur les déplacements imposés par les sultans aux Rehâmna, voy. un passage de Marmol, « Atïrica », II, fol. 23, r.
(2) Cf de Foucauld, « Reconnaissance », p. 122, 123, 194.
HABILLEMENT DES REHÂMNA
celui-là (*). Il y a d’ailleurs dans les Rehâmna des individus à peu près blancs, qui représentent évidemment une autre race, et cela peut nous confirmer dans l’opinion que nous avons émise sur la probabilité d’une forte infusion de sang berbère chez les Rehâmna (1 2).
Les hommes ne s’habillent jamais de khent : ils mettent le « tchâmîr », qui est une sorte de chemise longue, la « jalabiya » ou «jellâba», le hâïk et le « heddoùn », qui
Fig. 82. — Rahmàniya vêtue de khent
[Cliché de l'auteur)
n’est autre que le selhâm ou burnous. En été, lorsqu’ils
(1) Cf infra, p. 371.
(2) Depuis que ces lignes ont été écrites, un texte publié par Salmon, « Opuscule du Chaïkli Zemmoûri » in « Arch. Marocaines », vol. II, fasc. 3, p. 281, est venu confirmer nos inductions.
HABILLEMENT DES REHÂMNA
travaillent;, ils portent soit le tchàmîr seul, soit la jalabiya avec le tchâmîr. Ils mettent le plus souvent un turban ou « 'amàma », mais le dessus de la tête reste toujours nu. Gomme chaussure ils portent la belra.
Les femmes des Rehâmna qui s’habillent de khent, sont particulièrement celles de certaines fractions maraboutiques, Reguîbi, Sîdi Nàji, Oulàd Moûlaye 'Omar, Sellâm (Oulàd Selâma) et 'Arîb (Oulàd Boù Bker). Elles mettent la « mansoûriya » et l’izâr de khent. La « mansoùriya » est une sorte de chemise qui s’ouvre devant jusqu’à la ceinture et qui est pourvue de manches; elle est, chez les Rehâmna,
d’introduction récente et autrefois les femmes n’en mettaient pas. Sur leur tète elles portent comme « sebniya », une bande d’élofïe, souvent de khent, de quatre coudées de long environ. Elles se ceignent avec une de ces grosses ceintures en laine que l’on vend sur les marchés de Merrâkech et qui se terminent à chaque bout par un gros gland ; on laisse celui-ci pendre indifféremment d’un côté ou de l’autre. Gomme chaussures lorsqu’elles 11e vont pas nu-pieds elles portent des « chrâbil » , sans contrefort, brodées de toutes couleurs, ou
Fig. 83. — Femme rahmâniya
(Cliché de l’auteur )
bien la « rihiya » , qui est pourvue d’un contrefort et n’est autre qu’une « belra » rouge, sans broderie. Les hommes des Rehâmna se tatouent très peu ; le